Adieux à mon appartement. Je ne possède rien d'autre que les livres dans ma chambre. Parmi eux, il y en a un millier que j'aime, un millier avec lesquels j'ai un lien personnel. Si ces livres disparaissent ... eh bien, cela n'entraînera sans doute rien d'essentiel pour moi.

Tout de même, c'est en eux que je puise des forces. Sans eux, je me sens particulièrement sourd. Cette pièce avec des livres, c'est ma patrie... Dans les bibliothèques étrangères, je ne retrouve pas ce qui me lie à l'esprit qui émane de ces livres-là, dans cet endroit-là, et qui s'adresse à moi. Si demain une bombe détruit cette pièce, je me retrouverai sans patrie. Il faut en être conscient. Mais sans se plaindre. La bombe est là, elle tournoie quelque part dans l'air au-dessus de nos têtes, elle peut tomber à tout moment. Vraiment, il faudrait un miracle pour qu'elle ne tombe pas. Et pourtant, il faut y croire, à ce miracle. Mais ne compter sur personne, ne rien espérer. Il faut se taire, travailler, autant que possible. Et, autant que possible, considérer avec un bonheur reconnaissant ces livres, mes derniers amis.

[...]

L'automne, cette merveille

Comme si Dieu ne prêtait aucune attention à ce que l'hoomme, ce parasite, fabrique sur la scène magnifique du monde.

extrait de Journal, tome 1 : Les années hongroises 1943-1948 - Sándor Márai