Aparté

J'ai traficoté un bout de texte pour finir l'un des chapitres de la vie de Camille Cassard. J'écrirai d'autres fragments de son existence, au fil de mes envies.

C'est un texte qui peut se lire seul, comme les précédents. Je crois.

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Paris est d’une infinie tristesse. La pandémie a clos toutes les expositions, les terrasses de cafés, annihilé toute possibilité de rencontre. Les gens ont le visage fermé, leurs pas fuyants. Camille s’est heurtée à la porte fermée du Bon marché. Elle se rabat sur le quartier des Halles dans l’espoir de trouver une galerie ouverte, sans plus de succès. Il ne lui reste plus qu’à fureter dans le Gibert jeune de la fontaine des Innocents et observer les ruelles grises. Le rayon poésie n’était pas trop fourni mais elle y déniche un Jean-Claude Pirotte, La légende des petits matins chez la petite vermillon. Et aussi les trois tomes de Jankélévitch Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Elle paye le tout avec un billet de dix euros. Dans le sac en papier, le poids léger des livres la ramène à cette vie qui s’étiole. Le monde s’est absenté depuis des mois et il lui manque. Elle sort sur la place dépouillé de ses touristes et se dirige vers la Seine.

Elle s’assoit sur un banc à quelques mètres d’un clochard qui tente de dormir. Elle relit les noms des trois tomes qu’elle vient d’acheter : la manière et l’occasion, la méconnaissance le malentendu, la volonté de vouloir.

Je-ne-sais-quoi

Je-ne-sais-quoi et cette nuit de jeunesse. Cette folie qui ne veut pas finir puisque l’approche de ces cinquante ans n’a rien effacé.

Presque-rien

Toute une vie qui se résume en six mots, sept syllabes, vingt-trois lettres. Ce léger flottement qui efface le laborieux et l’attendu. Camille sait que l’existence scintille dans les souvenirs et les à-venir impalpables et parfois brille intensément dans l’instant qui passe.

La sienne. Sa vie. C’est à cela qu’elle pense

Parce que ce qu’elle a bu, à 16 ans, un verre de cette potion magique, scrupuleusement, pendant dix soirs à compter d’une pleine lune rousse et en ajoutant une goutte de la liqueur qui restait, pas une de plus, quelque chose s’est transformée. Il faut croire que le presque rien ne tient qu’à un fil ou une goutte d’élixir magique. Ou à une folie de gamine.

Elle se dit cela, en silence. Elle a acquis ce don de légèreté, qu’elle qualifiera plus tard - elle l’aura alors appris dans les livres et après avoir visionné de vieilles interviews de Jankélévitch ou plutôt après s’être entichée de l’œuvre du philosophe et musicologue - de despejo[1]. C’est joli le despejo, ni plus ni moins finalement qu’une chanson de vie, une harmonie. La part intangible du mot vivre.

La potion n’était pas magique mais elle l’avait subtilement changée.

Camille laisse le café refroidir entre ses doigts, place de l’hôtel de ville. Sur se genoux, les livres sont légers comme des secondes. Le ciel est gris. Les pigeons se terrent quelque part. Il fait peur. N’empêche, elle sent bruire sous ses doigts glacés, l’infime tressaillement du bonheur.



[1] Despejo – definition de la real academia de España

1. m. Acción y efecto de despejar o despejarse.

2. m. Acto de despejar de gente la arena antes de comenzar la corrida de toros.

3. m. Desembarazo, soltura en el trato o en las acciones.

4. m. Claro entendimiento, talento.