Le principe de ce petit polar road trip futuriste est qu'il peut se lire de manière isolée, chaque chapitre fonctionne grosso modo comme une mini-nouvelle, ou comme une narration plus classique. Comme d'habitude, les chapitres précédents sont à gauche en haut sur le blog. Si vous avez envie de rajouter un détail, une citation, ce que vous voulez, n'hésitez pas, il suffit de le mettre en comm.

Bonne lecture.

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Ballast et traverses

Le 4x4 avance au milieu des ruines. Lou est incapable d’imaginer ce qui a pu exister, les quartiers, les gens, le trafic. Arasée, la ville semble plutôt modeste. Victor suit le tracé de ce qui fut une rue ou peut-être une avenue aujourd’hui ravinée, dévorée d’herbes et d’arbustes. C’est un curieux plan ébréché qui se révèle à même le sol, au fur et à mesure qu’ils avancent. Derrière ses yeux clos, Lou tente d’imaginer une nouvelle fois des habitations qui pousseraient d’un coup. Des voitures, des vélos, des cris, des passants, une vie ordinaire. Elle ouvre les yeux. Partout, des pans de murs étincelants qui chancellent sous le soleil. Ici, tout s’est arrêté un jour.

Sur le côté, elle aperçoit un enchevêtrement de rails qui les accompagne. Les lignes se croisent et se décroisent, disparaissant dans un fouillis de pierres et de végétation. Elle voudrait demander ce qui s’est passé mais elle renonce. Victor ne répond qu’en absence de question et se tait quand on l’interroge. Elle saura, elle en est sûre mais plus tard, demain ou dans... Lou observe le profil du conducteur, attentif, concentré, comme si le danger était là tapi, prêt à bondir et à les saisir dans sa gueule noire. Combien de temps vont-ils rester ensemble. Une semaine. Un mois. Jusqu’à la fin ? La fin de quoi.

La voiture contourne les restes d’un rond-point et s’arrête devant une façade éventrée. A l’évidence c’était une gare. Inutile désormais. Ne reste que l’horloge suspendue à un 3 h 13 égaré dans le passé. Un arrêt-minute sans voyageurs et sans horaires fait valser sa pancarte. L’océan les a suivis à coup de rafales sèches et brutales. Aucun train n’est attendu, ici pas plus qu’ailleurs.

« Ça fait dix ans que les compagnies ferroviaires ont fait faillite.  C’est incroyable de se dire que tout le monde roule en bagnole maintenant. Ou en bus. » Lou tend un pouce vers le haut en souriant. Victor « Ah oui le bon vieux stop ! Tu es jeune toi, mais avec la tripotée de cinglés qui se trimbalent, avoue que c’est dangereux. Bon on va les attendre ; ils ne vont pas tarder. Je laisse la CiBi branchée encore un quart d’heure. Tu veux être là quand ils arrivent ? » Lou secoue la tête et sort.

Elle reste immobile et scrute les restes des immeubles. Un rez-de-chaussée. Un premier étage abimé. Des blocs de béton fendu. Victor la rejoint. Il s’arrête à sa hauteur et elle s’étonne une nouvelle fois de ce géant qui la fait se sentir si petite. « J’ai compris. Va faire un tour mais pas de conneries. Normalement il n’y a plus personne, juste quelques bestioles. Des fantômes. Ici c’est un ancien nœud ferroviaire, une gare de triage avec la ville qui s’était construite autour. Avec les crises, les conflits qui éclataient partout, et le reste, beaucoup de réfugiés atterrissaient là, des politiques, des qui n’avaient plus d’avenir, des truands, des extrémistes. Des femmes, des gosses. Des pauvres. Ça arrivait de tous les continents mais aussi de l’Est ou du Nord de l’Europe. De plus loin. De toutes façons quelle importance, tu arrivais et ce que tu avais été devait disparaître. Tout le monde fuyait mais au fond il n’y avait aucun endroit où se réfugier. Un chaos brut et violent, suivi d’une remise en ordre bien réglée, et sans pitié. Une nuit, il y a eu une descente, comme il y en avait tant à l’époque, ceux qui ont pu ont fui comme des rats. Au matin, il n’y avait plus que des ruines et une ville désaffectée. » Sa voix s’étrangle et elle sent la grande carcasse vaciller. Un passé, ça pèse si lourd. « Tu es trop jeune, loupiotte pour te souvenir de tout cela. Remarque, tu ne te souviens pas de grand-chose. Qui sait si ce n'est pas mieux. »

Une armée de nuages s’amasse à l’Est. Le temps tournera bientôt à l’orage. Lou dit brusquement « Ça me rappelle Villeneuve-Saint Georges. » Victor la regarde bizarrement. « Ah oui, sacré lieu, celui-là. » Il va pour lui poser une question et se ravise. « Allez va, ça te fera du bien après tout ce qui t’est arrivé et puis ça fait quelques heures que l’on est enfermé dans cette bagnole. » Lou lui sourit ; sous ses propos abrupts, elle trouve que le patron cache une certaine tendresse, quelque chose de doux qu’elle n’a pas connu depuis… Elle sent qu’à nouveau ses souvenirs lui échappent. Elle sait cependant que cette émotion est là dans une faille de sa mémoire et qu’elle est chargée d’une rare violence.

Il vaut mieux marcher. Elle laisse la gare derrière elle, ne rentre pas dans la première maison. Ni la seconde. Elle se dirige vers une grande bâtisse grise aux murs de briques rases. Elle entre par l’espace béant laissé par une porte. Les parois désagrégés sont couvertes de noms et de dessins. Elle se sent étrangement accompagnée. Des gens sont venus ici et ont laissé tomber des miettes de leurs âmes un peu partout. Elle ressent cet espoir déjà mince qui se désagrège jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une trace, même pas un souvenir, un concept, un mot dénué de sens, rongé jusqu’à l’os.

Elle parcourt la pièce suivante, vaste, éventrée, éclatante sous la lumière dorée. Les murs brusquement se recouvrent de phrases. Lou les déchiffre fiévreusement. Aller sur la lune ce n’est pas si loin. Le voyage le plus lointain, c’est à l’intérieur de soi-même.  Plus loin. Ce n’est avec des gants roses qu’on assassine la mort et ses suppôts. Et le nom de l’auteur en lettres noires James Noël. Lou les lit, les relit. Ses pensées tournent, sa tête se fait lourde, ses tempes brûlantes. Quelque chose existe, cogne, gémit, dans ces débris, ceux de la ville ou de sa vie. Ou les deux, elle est incapable de faire la différence. Elle s’accroche à la dernière citation Les gens qui vivent pleinement n’ont pas peur de la mort. Anaïs Nin. Elle sursaute, c’est elle qui vient de parler. Brusquement les lettres ondulent, s’épaississent en de longs rubans noirs, jusqu’à devenir des rails, de longs rails. Ils s’allongent, sortent de la maison. Si elle les suit, elle irait jusqu’à une mer familière, puis un océan, pour atteindre un continent plus rude. Tout tourne autour d’elle et cette odeur entêtante, qui est là, tellement forte. Elle l’empêche de respirer, elle la noie. Tout s’obscurcit. Quelqu’un la frappe, la pousse, elle bascule. Il y a cette douleur à la tempe, qui fuse sous ses doigts. Du sang. Elle est allongée, elle a mal, elle a froid malgré la chaleur. C’est la peur qui la paralyse et la condamne, toujours. Elle n’ouvre pas la bouche et pourtant elle s’entend hurler. Comme une damnée.