Laisser le temps passer et reprendre pied. L’annonce que tout reprenait, même si c’était prévisible, m’a saisie par sa soudaineté. Il a suffi de deux jours pour que les cartes soient rebattues, que la donne change. Assimiler aussi que le jeu, qui au fond n’en est pas un, verra à nouveau ses règles changer. Il a suffi d’une semaine pour que l’angoisse croisse, et que les rumeurs, les chiffres la transforment en un grondement sourd qui ne s’éteint même pas avec la radio ou la télévision, ou internet. Une fois éloignés les échos du monde, la peur épaisse ne cesse pas, elle résonne dans les mots des autres, dans le peu que l’on discerne de leurs expressions, dans leurs gestes, dans ce qui a disparu de nos échanges.

Il faut un temps pour reprendre pied, ne pas s’isoler, ne pas s’exiler. Renforcer l’essentiel, nager peut-être à contre-courant, savoir attraper la beauté même si. La poésie. L’enserrer dans ses pensées comme un talisman. Il y a ce poème de Prévert dans Paroles qui bat en moi depuis que je suis enfant. Et puis il y a Rosa Bonheur ; sans le poète, je n’aurais apprécié ni le peintre ni la femme.

 Presque

A Fontainebleau

Devant l’hôtel de l’Aigle Noir

Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur

Un peu plus loin tout autour

Il y a la forêt

Et un peu plus loin encore

Joli corps

Il y a encore la forêt

Et le malheur

Et tout à côté le bonheur

Le bonheur avec les yeux cernés

Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos

Le bonheur qui ne pense à rien

Le bonheur comme le taureau

Sculpté par Rosa Bonheur

Et puis le malheur

Le malheur avec une montre en or

Avec un train à prendre

Le malheur qui pense à tout …

A tout

A tout … à tout … à tout …

Et à tout

Et qui gagne « presque » à tous les coups

Presque.