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"Elle a de beaux yeux gris et une bouche qui semble avoir été dessiné au pinceau par un artiste chinois. Bref, c'est exactement le genre de poupées qu'un type de mon calibre aime à trouver dans ses godasses le matin de Noël." [1]

Mais en l’occurrence, là, le Noël avait l’accent russe. La belle plante au regard de banquise avait à ses côtés quatre petites sœurs tout aussi croquignoles. On aurait dit qu’un savant fou avait bricolé génétiquement une de ces matriochkas que l’on trouve sur les foires de Noël en cinq greluches gigognes venues du froid. Vous y croyez pas au vieux bonhomme ? Je vais vous dire, le Père Noël, il existe bien mais le 24 décembre à la brune, dans le quartier où j’ai grandi, le gros lard rejoignait au troquet la famille au complet, père, mère, grand-mère, frangine, oncle, clebs qui fêtaient depuis pas d’heure le p’tit Jésus à coup de canons. Pour sûr après, le vieux briscard était rond comme une queue de poêle et pensait plus trop aux lardons qui ronflotaient gentiment du sommeil du juste, tout gonflés d’espérance. L’espérance, pour ce que j’en sais, la religion, ça lui en toujours fichu un coup ; c’est ce que ma frangine m’avait glissé à l’oreille le jour de sa communion où le bedeau lui avait tripoté les miches. Le Père Noël, c’est comme le Père Thomas, qui prêchi-prêcha le dimanche à Saint Placide. Faut y croire tout juste assez pour en sourire et après carrer ses arrières. 

La poupée russe avait comme petit nom Natacha, et elle était à se damner comme dans la chanson de Bécaud. Son français était aussi impeccable que son sex-appeal et son maquillage de 4 heures du mat. N’empêche, il y avait quand même un macchabée qui traînait avec douze pruneaux dans le buffet, douze médailles qui s’ajoutaient joliment au ruban de l’ordre du mérite que le trépassé avait dû arborer crânement y’a pas trois heures. Faut avouer que le rouquinos c’est moins classieux que le bleu républicain au revers d’un costard trois-pièces Cifonelli.

La donzelle se tenait adossé au billard français et Rufus notait tous les mots qui sortaient de ses lèvres d’un corail tout droit tiré du Pacifique. Je ne savais foutrement pas comment il arrivait à se concentrer sur son carnet avec ces cinq bombasses glacées venus direct de Saint-Pétersbourg. Pardon Leningrad. Enfin je m’y perds.

Je posai mes yeux sur les mains de ladite Natacha, ça m’éviterait d’avoir le palpitant qui se mette à valdinguer et que cela me colle le mal de mer. Et puis les paluches c’est vital pour l’enquêteur. Elles vous causent tranquilles et vous rapportent vite fait bien fait si la rombière ou le jeune premier mentent à pas d’heure. Et là, aux vue des doigts surbagués de la vioque toute neuve, des griffes ridées et bouffies comme une vieille pomme, c’est sûr que le bistouri lui avait donné une troisième jeunesse à la baronne aux diams mais aussi qu’il lui avait sûrement pas rafistolé la morale.

Je laissais mon blanc bec finir de noter les derniers détails ; le bougre, il salivait comme un Saint-bernard qui aurait juste sauvé une douzaine d’alpinistes surpris par une avalanche. Dès que nous serions arrivés à la maison Poulaga, il nous suffirait de prendre les notes à l’envers pour commencer à dégotter une piste ou deux dans ce fatras de bobards ruskoffs.



[1] extrait de Les souris ont la peau tendre – San Antonio