Inspiré de la chanson "les lettres"  de Maxime Le Forestier et de l'histoire de mes grands-parents - atelier RERS de novembre


Chère Louise

J’imagine le froid qui s’est abattu sur la France, poussant jusqu’à Nice. Y a-t-il de la neige sur la promenade des Anglais ? Je t’imagine dans ce minuscule meublé, serrée contre le poêle, avec ta mère comme unique compagnie, en train de couper des pièces de feutre et retailler d’anciennes robes ou de vieux rideaux, accrocher des rubans de satin aux chapeaux que tu confectionnes.

Pour ma part, je suis coincé en brousse dans un poste avancé. Des palabres entre les chefs locaux et les officiers qui s’éternisent. La touffeur est extrême et la jungle luxuriante qui s’étale de toute part semble prête à nous dévorer. J’en viens à regretter Saint-Louis, la mer et les bancs de sable, ses baraquements et ses foules rieuses. Un dédale de rues en bord de façades de terre et de couleurs. Ici l’air semble saturé d’insectes, de bruits indistincts et d’odeurs inquiétants, de sorts et de maladies.

Surtout l’obscurité me ramène aux tranchées, aux assauts sanglants sur les collines truffées de bombes et de morceaux de corps. Là où sont restés les fantômes des camarades tombés au combat. Las, les douleurs me reprennent alors comme si elles étaient neuves, elles me tiennent éveillé aux portes de la nuit. Et ce n’est que quand j’attrape en rêve ta main, qu’elle se pose sur mon front moite, effleure mes tempes que je peux enfin me reposer. Cette main première, aussi légère, aussi inconnue qui s’était posée sur mon bras, dans cet hôpital niçois où l’on m’avait rapatrié. Ta main, que plus tard j'ai pressée, que je presse encore en songe, contre mes lèvres.

Je t’espère si fort, ton Arthur.