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J’ai longtemps cru qu’aimer un livre c’était l’aimer de A à Z, de la première ligne à la dernière, chapitre après chapitre. Pas d’anicroche dans la narration. Mais les livres ont quelque chose d’humain. La perfection ne fait pas partie de ce monde-là non plus.

Dans Ana et les ombres, il y a des défauts, étonnants d’ailleurs pour un livre de François Emmanuel. Une seconde partie que j’ai trouvé bancale, une vision parfois très lointaine du Pérou, très mystique, qui m’a déroutée. J’ai beau venir de là-bas, le mysticisme andin familial s’est dilué dans les villes où ont échoué les ancêtres. J’ai reconnu néanmoins quelques tableaux qui m’ont ramenée très vite dans une autre vie : « Le combi progressant à présent au pas d’homme alors qu’il fait de nouveau très chaud. Encadrés brièvement dans la fenêtre passent des chevaux, un flanc d’autobus, quelques têtes à chapeau de paille blancs et qui semblent descendre vers le centre d’un Bourg où Ceferino bloque le combi. Des voix criaillent autour d’elle, parfois quelqu’un cogne la carrosserie du plat de la main et quand elle se redresse de son siège, elle se découvre au milieu d’un marché où une foule bigarrée va et vient derrière la vitre. Tout près se dresse une superposition de cages à poule, deux femmes à jupes noires la regardent, près de leurs sacs grands ouverts, débordant d’oignons, de tubercules jaunes de tomates… » Il y a quand même de l'âme de là-bas dans ce livre-ci.

Il faut ajouter qu'à l’instar d’un Jens Christian Grøndahl, François Emmanuel offre un style parfois hermétique qui s’ajoute à une réflexion touffue ; on est loin du fast-food littéraire, la lecture ici se fait active, les phrases sont drues, épaisses. J'ai parfois eu l'impression de mordre à pleines dents dans ses textes. A contrario, les récits s’effilochent parfois me laissant indécise, perdue.

Pourtant c’est bien d'un coup de cœur qu’il s’agit et il a suffi d’une seule phrase pour que je sache que je n’oublierai pas cette lecture. Oui, une seule phrase, mais quelle phrase… puisque, à elle seule, elle abolit tout le reste.

« Détaillant alors dans la lumière crue son corps de quinze ans son aîné, aux peaux rougies et aux bourrelets de chair, aux cuisses phénoménales, elle pense qu’elle pourrait être la mère de ce grand gaillard d’homme en tout cas autant sa petite sœur muette, elle pense qu’il ne la fait pas pleurer, non, quand elle le regarde et qu’elle n’a rien à répondre à ces salves de je t’aime, parce qu’elle ne connaît pas cet émoi tout au plus userait-elle du mot tendresse, ou inclination peut-être, car vivre en sa compagnie bruyante et aimante est plus inattendu que d’être seule, et l’on peut prendre plaisir à se laisser enfermer ainsi dans cet entrelacs de gestes, cadeaux, textos, preuves d’amour débordantes, on peut se dire ou se convaincre que le couple est toujours un duo discordant mais qui s’accordera peut-être à la longue, et que l’on vit la vie que l’on peut. » 

 

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"Ana et les ombres" - François Emmanuel - Actes Sud Editions