J'ai lu ce texte mercredi passé lors d'une lecture dans une bibliothèque.

Je ne sais pas pourquoi, il fait partie de mes préférés.

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Sur le sable

La maison l’enserre de ses angles, de plans droits, de ses sécantes, de segments effrités. Du blanc badigeonné et oublié sur les murs et une nappe cirée couleur mandarine usée de bout en bout.  L’enfant a posé son cahier, taillé le bout de son crayon gris. Il enfile des chiffres, traces des mots ; sa tête bourdonne. Ne pas lever la tête alors que le brouhaha de ses sœurs et de sa mère, de tante Mireille, d’une voisine qui passe et s’en va, l’encercle. Rapprocher de soi le livre d’exercices parce que quelqu’un a posé un sac poussiéreux de pommes terre à côté de lui. Plus qu’une ligne.

L’enfant ferme le cahier et va le glisser dans son sac quand le père entre, massif. La porte vole, claque, grince. « Paul – rugit-il – tu fous quoi ? Je veux pas de tes foutus papiers et tes trucs de tarlouze et d’intello. » Sans demander son reste, l’enfant se faufile jusqu’à son lit, collé contre celui de Violaine, sa petite sœur. Il coince son sac contre le mur, le dérobe aux regards des autres derrière l’édredon. Il aide un peu, occupe le bébé, aide sa mère à éplucher les pommes de terre, jusqu’à ce qu’une dernière invective du père le chasse au dehors.

Une légère bruine l’embrasse. L’enfant suit le chemin de terre, longe les rangs de pins et les mimosas, trottine puis court sans s’arrêter, luttant contre les rafales et les poignées de sable jetées en riant par le vent. La mer est toute proche, il respire son odeur pleine, entêtante, rit de son souffle dans ses boucles mal taillées, entend sa voix familière. Il parcourt la plage jusqu’à cette souche que la dernière tempête a déposée là. Il a caché sous les racines humides et noires une longue baguette et trace sur le sable, des mots en boucle, des phrases ouvertes, des dessins qui s’effacent et apparaissent au gré de ces envies. Le ciel se tasse, il devine qu’il doit partir.

Il part à pas comptés et jette un dernier regard aux vagues qui montent lentement. L’enfant a posé sur la plage une dernière esquisse, un paysage d’un sentier qui se perd dans des falaises sans fin. Peut-être l’écume y déposera ses embruns argentés, ou le ressac l’emportera dans les abysses. Quand le tirant est faible, il imagine que le vent murmure à la mer tout le soin qu’il a mis à esquisser une sterne, à tracer les contours abrupts d’un rocher.

L’enfant a dépassé le haut du chemin, il n’entend plus qu’un grondement tendre et obstiné. Ce soir, alors que Violaine se blottira sous sa couverture froide avec ce sifflement de petite malade, il fermera les yeux, oubliera les éclats de voix et parfois les coups qui viendront de la cuisine. Et il rêvera que la nuit pose sa patte violine sur ses dessins de sable.