Les Yeux ouverts – Marguerite Yourcenar – Le livre de Poche

Yourcenar

 

Marguerite Yourcenar est une de mes longues histoires d’amour littéraire. Qui a commencé avec un film dans une salle de cinéma lilloise. Dans cette période entre examens écrits et oraux que je n’espérais pas avoir, j’avais foncé voir les sorties de la sélection du festival de Cannes. Une impression forte après avoir vu "l’œuvre au noir" mêlée aux premiers souvenirs de films d’art-et-essai entre deux séries d’épreuves anxiogènes. J’ai lu le roman dans la foulée - évidemment - et j’ai embrayé un peu plus tard sur "les mémoires d’Hadrien". A l’époque, je n’étais pas spécifiquement curieuse, et puis internet n’existait pas. Je n’ai pas cherché d’autres pistes de lecture de cette auteur que j’avais tant goûtée.

J’ai récupéré plus tard une édition d'occasion d'Archives du Nord" ; j'ai encore plus apprécié ce livre que les deux précédents. Parce que j’avais entendu parler du Mont-noir et de la villa Marguerite Yourcenar pour ses résidences d’auteur. Parce que la dimension biographique est une facette des romans que j’apprécie. Parce que l’histoire se déroule dans le Nord et que c’est l’endroit où j’ai grandi et pour lequel je garde un attachement vif (à vif ?) lié à l’enfance et la jeunesse. Parce que la plume de Marguerite Yourcenar est précise, forte, et poétique.

J’ai ensuite visité l’exposition qui lui était consacrée à Lille, qui fut une sorte d'introduction à la lecture de ce livre coup de cœur.

9789461612618

Parce qu’on y découvre, entre autres, un écrivain défendant la cause animale, livrant une analyse du monde et de nous si juste et si prémonitoire.

Une longue lecture aussi, j’ai bien mis presque un an à lire tranquillement "les yeux ouverts", réfélchissant, pendant les matins tranquilles, à ces entretiens, riches, passionnants, étonnants. Des leçons de vie, que je relirai, je le sais.

J'ai goûté les phrases du discours d’entrée à l’académie française qu'elle avait prononcées, avec la même admiration que j'ai pu éprouvée en découvrant les mots prononcés, lors de la remise de leurs prix Nobel, par Pablo Neruda, Gabriel Garcia Marquez ou Ohran Pamuk. En voici quelques extraits avec deux liens pour découvrir cette grande dame des Lettres.

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 « Tout part de l’homme. C’est toujours un homme seul qui fait tout , qui commence tout : Dunand et Florence Nightingale pour la fondation de la Croix-Rouge, Rachel Carson pour la lutte contre les pesticides, Margaret Sangers pour le planning familial. Parlant de Dieu, je fais dire à Zénon : « Plaise à celui qui est peut-être de dilapider le cœur de l’homme à la mesure de toute la vie », et c’est pour moi une phrase si essentielle que je l’ai fait d’avance graver sur ma tombe. Il faudrait que l’homme participât sympathiquement au sort de tous les autres hommes ; bien plus, de tous les autres êtres. »

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« Matthieu Galey : Même s'il est constamment accompagné dans la vie par ses personnages, l'écrivain est par nature un solitaire, en principe. L'êtes-vous?

Marguerite Yourcenar : Nous sommes tous solitaires, solitaires devant la naissance (comme l'enfant qui naît doit se sentir seul !); solitaires devant la mort; solitaires dans la maladie, même si nous sommes convenablement soignés; solitaires au travail car même au milieu d'un groupe, même à la chaîne, comme le forçat ou l'ouvrier moderne, chacun travaille seul. Mais je ne vois pas que l'écrivain soit plus seul qu'un autre. Considérez cette maison : il s'y fait presque continuellement un va-et-vient d’êtres : c'est comme une respiration. Ce n'est qu'à de très rares périodes de ma vie que je me suis sentie seule, et encore jamais tout à fait. Je suis seule au travail, si c'est être seule qu'être entourée d'idées ou d'être nés de son esprit ; je suis seule, le matin, de très bonne heure quand je regarde l'aube de ma fenêtre ou de la terrasse ; seule le soir quand je ferme la porte de la maison en regardant les étoiles. Ce qui veut dire qu'au fond je ne suis pas seule.

Mais dans la vie courante, de nouveau, nous dépendons des êtres et ils dépendent de nous. J'ai beaucoup d'amis dans le village ; les personnes que j'emploie et sans lesquelles j'aurai du mal à me maintenir dans cette maison après tout assez isolée, et manquant du temps et des forces physiques qu'il faudrait pour faire tout le travail ménager et celui du jardin, sont des amies ; sans quoi elles ne seraient pas là. Je ne conçois pas qu'on se croie quitte envers un être parce qu'on lui a donné (ou qu'on en a reçu) un salaire ; ou, comme dans les villes, qu'on ait obtenu de lui un objet (un journal mettons) contre quelques sous, ou des aliments contre une coupure. (C'est d'ailleurs l'idée de base de Denier du rêve1: une pièce de monnaie passe de main en main, mais ses possesseurs successifs sont seuls). Et c'est ce qui me fait aimer la vie dans les très petites villes ou au village. Le marchand de comestibles, quand il vient livrer sa marchandise, prend un verre de vin ou de cidre avec moi, quand il en a le temps. Une maladie dans la famille de ma secrétaire m'inquiète comme si cette personne malade que je n'ai jamais vue, était ma parente ; j'ai pour ma femme de ménage autant d'estime et de respect qu'on pourrait en avoir pour une sœur. L'été, les enfants de l'école maternelle viennent de temps en temps jouer dans le jardin ; le jardinier de la propriété d'en face est un ami qui me rend visite quand il fait froid pour boire une tasse de café ou de thé. Il y a aussi bien entendu, hors du village, des amitiés fondées sur des goûts en commun (telle musique, telle peinture, tels livres), sur des opinions ou des sentiments en commun, mais l'amitié, quelles qu'en soient les autres raisons, me paraît surtout née de la sympathie spontanée, ou parfois lentement acquise, envers un être humain comme nous, et de l'habitude de se rendre service les uns aux autres. Quand on accueille beaucoup les êtres, on n'est jamais ce qui s'appelle seul. La classe (mot détestable, que je voudrais voir supprimer comme le mot caste) ne compte pas ; la culture, au fond, très peu : ce qui n'est certes pas dit pour rabaisser la culture. Je ne nie pas non plus le phénomène qu'on appelle «la classe », mais les êtres sans cesse le transcendent. »

 

1. Le Denier du rêve : roman de Marguerite Yourcenar publié en 1934

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https://www.youtube.com/watch?v=zPso1bWh3DY

https://www.youtube.com/watch?v=dLYxfUGQ9UQ