Vous m'aviez demandé un récit plus complet... pour vous...

 

Chapitre 1 : Jérèm

Chapitre 2 : courant de jusant, courant de flot

Devant moi, un moutonnement gris acier. Les jambes allongées dans le sable, je continue à faire connaissance avec la mer. Son côté indécis me fascine et m'effraie à la fois. Heureusement, il y a toujours un ciel sur nos têtes. Celui qui s'étire sur la ville de D. se craquelle de balafres d'un doux jaune translucide et de trainées de bleu. J’ai toujours vécu les yeux rivés aux nuages ou à la lune.

Je regarde l'océan s’immobiliser et renverser le cours de la marée. J'ai arrêté de compter les jours depuis mon arrivée ici. Est-ce une bonne nouvelle ? Est-ce que quelques mois ont suffi pour que je me fonde dans la foule ? Je cherche des signes dans le va-et-et-vient de la mer pour croire que cette baie anonyme est un havre plutôt qu'un horizon à franchir. Aujourd'hui, parce que la nuit a été moins brève, les voix plus taiseuses, j'ausculte les lacis des vagues et de l’éther, non pas pour y voir émerger un avenir mais pour retrouver un passé qui m'échappe.

Je sors de mon sac mes papiers d’identité. Un permis de conduire, un carnet militaire, une carte d’identité. Je relis les deux prénoms Marilou, Lotte et les noms des deux parents, accolés, Beryl-Caffert. Je ne me souviens ni des uns ni des autres. C’est à cause de cette paperasse, grise, bleue et verte que j’ai connu Jérèm.

Tout le monde m’appelle Lou, tous mes souvenirs tiennent dans ces trois lettres sombres, griffonnées sur une carte de visite justifiant mon existence. Avais-je eu un autre nom, une adresse, un pays, une famille, avant mon arrivée à presque seize ans à N. ? J’avais atterri dans le meublé d’une vieille radoteuse qui avait assuré à l’Agence que j’étais bien la fille d’un cousin. Pour preuve, elle avait sorti des papiers aux relents de naphtaline. Qu’est-ce qui les avait convaincus ? Le nom rassurant de Mme Mathilde W ? Une parole glissée par une de ses relations ratatinées qui dégustaient chaque jeudi dans son boudoir un alcool doré ? Je ne sais pas. En tout cas, l’Agence m’avait laissé tranquille jusqu’à mes 18 ans et quelques mois de plus.

Entretemps, j’avais apprivoisé les rues de N., cette ville dont le centre est taillé au cordeau. Il m’avait suffi de marcher pour faire quelques connaissances, devenir une des ombres qui louvoient dans la pénombre. Un soir, j’avais ressorti la carte de visite que je glissais dans mon soutien-gorge et je m’étais rendue au bar Le Nyctalope. J’avais demandé pour le gars à l’iguane. Un mètre quatre-vingts et soixante-quinze kilos de muscles était sorti de l’arrière-salle. Les cheveux courts et blonds, propre sur lui, la peau rasée de près ; le gaillard s’était approché de moi. Sa voix tirait sur les basses, ses vêtements sombres étaient soignés. J’étais revenu quinze jours après ; mes papiers étaient prêts. Il m’a invitée à prendre un verre.

J’étais revenue une fois certaine que les gars de l’Agence ne me chercheraient plus noise. La nuit s’amorçait ; j’offris pourtant un verre en terrasse à mon pourvoyeur. Il m’invita pour un cinéma en fin de semaine. Ce soir-là ou un autre, alors qu’il me proposait de monter chez lui, je me surpris à désirer sentir ma tête sur son épaule. Ce fut le premier soir où je me laissais aller contre sa peau et caresser les fins contours de l’iguane tatoué sur son épaule. Je quittai avant l’aube l’homme assoupi sur le vieux sofa. Je ne percevais ni son visage, ni le dessin sur sa peau claire. Seraient-ils tous deux une autre illusion ?

La marée s’est avancée d’un cran. Je calcule le temps qu’il lui faudra pour atteindre mes pieds nus. Je lance un pari contre moi-même : si je trouve le décompte exact qui me sépare du premier baiser de la mer, je ne sortirai pas ce soir et j’oserai affronter un de mes fantômes. Heureusement, la sirène du bus de mer de 18h12 me tire des fables que je me raconte. Il n’y a pas de hasard, ni de dieux, simplement des faits : Jérèm, la vieille Mathilde, les autres et une Lou – Marilou-Lotte-Beryl-Caffert arrivée au milieu de tout ça, comme un chien étranger dans un jeu de quilles. Je suis vide de souvenirs, de ces gestes familiers qui rassureraient mes nuits. Toute ma mémoire paraît avoir été gommée avec l’efficacité que ce monde sec et organisé propose, technique, informatique, programmation et implant. Je suis arrivé à seize ans neuve comme une jeune Lou et ma vie s’est lentement colorée à mesure que les mains et les lèvres de Jérèm effleuraient mon âme. Aujourd’hui, elle est si transparente que même le frôlement de son fantôme suffirait à la faire frémir.

Quelques embruns se rient de mes mollets pâles. Il faudrait me lever mais il me semble impossible de m’arrimer à ce nom, Lou. Je me rappelle quand la bande a fracassé mon copain, rictus ironiques peints sur leurs traits lisses et satisfaits du devoir accompli. Je revois aussitôt après leurs visages, un instant avant de mourir, l’effroi et l’incompréhension mêlés. Je me souviens surtout de celui de Simon, leur petit chef, le dernier sur ma liste. Il n’a pas cherché à fuir, lui ; il a prononcé quelques mots abscons. Il voulait me rendre de l’argent, beaucoup d’argent. Il jurait que pour Jérèm c’était un accident, la bande cherche sa femme, Laura-Paz. Alors que la lame de mon cran d’arrêt lui sectionnait la vie, j’ai prononcé froidement ma colère : Jérèm était mort, je n’étais pas cette Laura-Paz. Je quittais très vite ce gars à coup sûr accro à la met, ses derniers gestes saccadés, ses ultimes mots instables et brûlants. La supplique qui sourdait dans ses yeux était-elle si réelle ?

Une vague plus téméraire m’a forcée à sauter sur mes deux pieds. Alors qu’elle se retirait, son chant tranquille m’a confié des mots étranges – La Punta-San Telmo-Triana – et m’a répété deux fois Laura-Paz Altira. Il était l’heure de prendre mon service. J’avais perdu mon pari : ce soir je n’affronterai rien d’autre que les promesses qui tiennent dans un verre de rhum et – pourquoi pas – la compagnie d’un homme ou d’une femme d’une unique nuit. Je garderai les yeux ouverts car la peur ne s’efface pas à coup de réminiscences.

Sans un remord, je laisse à l’eau bleue qui se joue de ma vie le nom de cette femme – Laura-Paz – venue de lieux dont je voudrais que les noms me soient totalement inconnus.

 

Caro Mennesson Llerena - Les fauves 2 - Bruxelles-Divonne mai 2018