Chaptire 1 : Jérèm

Ça a débuté comme ça : Jérémie laisse le camion sur le parking, fermé à double-tour. Les fauves sortent alors du bar. Pas de piercing ni tatouages, pas la peau blafarde des petites frappes du coin. Ils le chopent et le passent à tabac avec minutie. Je hurle en silence, je chiale en silence, je maudis en silence. Rencognée entre deux poubelles. Les coups tombent en pluie sèche jusqu’à ce qu’ils partent dans des bagnoles qui brillent comme des soleils.

J’ai l’impression de devoir agripper les minutes et tout ce qui reste de sec en moi pour me lever et pour m’approcher de mon gars. Les gens entrent et sortent sans un regard, ils ont soif, ils discutent. Après tout le printemps lui-aussi se fiche de nous, comme dieu et ses saints. Le temps que je récupère les clefs tombées dans le caniveau, que j’arrive aux urgences, Jérèm se vide de son sang sur la banquette. Il est tellement amoché qu’on n’attend même pas, les portes battantes se referment sur lui. Je remarque qu’elles sont vertes, je reste debout. Et puis, dans la nuit, le doc est là. Il me tend un verre d’eau, le coup classique. Il tranche, il n’y a plus rien à faire, plus d’espoir. Je suis – paraît-il – sa seule famille. Je m’entends dire : « OK. Débranche-le »

Les flics poussent l’enquête mais pas trop. Après tout, Jérèm c'est quand même de la pouille. Et ces salops, avec leurs crocs acérés de fauves, tout le monde les connaît qu’est-ce qu’on y peut. Ils descendent des beaux quartiers. Alors je rameute les affaires de Jérémie et les fourre dans des cartons et des sacs. J’entasse tout ça dans son van. C’est pas que j’étais dingue de ce mec mais on était pas mal et de nos jours, pas mal, ça se garde.

La bande de petits cons bien mis, aux ongles limés et pointus, aux dents acérées, je les cherche. Au bout de plusieurs mois, la rage passe, je sais que je vais baisser les bras. Je bascule presque quand, par hasard, je les surprends en train de harceler une pauvre serveuse. Ils se fatiguent vite et la laisse, le visage gonflé de pleurs et les bras couverts de marques rouges. Je les prends en filature. Je marche et je me secoue. « Maintenant plus question de te protéger contre ce sale monde, ma jolie. Ces dégénérés avec pignon sur rues et de l’or sur leurs têtes, qu’ils rejoignent fissa Zombiesworld. Ensuite tu te carapateras vers le sud dans ton van qu’a l’air tout neuf. » Oui venger Jérèm, tout de suite et maintenant. C’est ce que j’ai fait.

Je l’ai fait et je roule, longtemps, jusqu’à ce que la boule au creux de mon ventre se lasse. Au moins assez pour sourire et pour parler. Quand je dis ma première phrase de vivante, je suis rendue au bord d’un bar rouillé, où les murs sont encollés à la graisse des frites et recouverts de posters. Un peu plus loin, un bord de mer qui se veut mode s’étiole contre un chemin de béton.

Oui, ça a débuté comme ça et ça va finir comme ça.

Je suis restée. J’aime bien que le hasard m’ait tirée jusqu’ici. C’est l’été et le sable s’est couvert de vacanciers, de glaces molles et de vendeurs de lunettes de soleil, des algues et de quelques méduses. Le jour, je bosse dès le matin. La vie se résume aux chuchotis des vagues et aux rires cassés des oiseaux. Le soir, tard, je me retrouve dans un meublé sommaire, les cartons de Jérèm empilés près du balcon. Le cœur en terre cuite, vernissé de rouge, accrochée devant le lit. Je le fixe alors que ce mal de tête revient sans cesse. Il me l’a offert après une nuit où il avait découché, il croyait que les choses remplaçaient les sentiments. Parfois je m’endors, le plafonnier allumé. Ou je descends là où les corps se mesurent à la fête chaque nuit. J’enfile les verres que l’on m’offre, je me frotte à d’autres vies que je voudrais aussi désespérées que la mienne. La musique est laide et martèle le sol mais elle efface ces voix qui m’emplissent presque tous le temps.

Trois mois que je suis là. C’est un jour de congé, la lumière s’écourte, la fin de la saison approche. Un gars arrive alors que je suis assise sur ma serviette de plage. Il fait le sympa, me laisse son numéro. J’ai fait à mon tour celle qui semble tranquille alors que toutes mes cellules sont aux aguets. Pourquoi ça ne serait pas un flic. On m’a toujours appris qu’ils ne lâchent rien. Je le laisse s’éloigner, j’aimerais qu’une mouette avale ces dix chiffres huileux.

C’est pas que Jérèm me manque, ou que je pleure en regardant le cœur un peu pitoyable qu’il m’a offert, son seul cadeau d’importance d’ailleurs. Simplement les gars que j’ai butés, il faut du temps pour que la tache s’efface. Même si je ne suis rien ni personne, qui dit que quelqu’un ne voudrait pas se venger, qu’il ferait le lien entre la crevette brune que je suis devenue, en jean et T-shirt et la gothique à la crinière blanche qui traînait et qui a disparu. On ne sait jamais.

Oui on ne sait jamais, ce monde est celui des fauves et des autres. Et maintenant que je me suis soustraite aux uns et aux autres, il faut que je ne sois plus tout à fait là.

Caro Mennesson Llerena - Les fauves 1 - Le Pain perdu mars-avril 2018