Une des consignes proposées dans les ateliers de l'exposition était l'utilisation d'un incipit extrait d'un roman connu. J'ai ainsi choisi "La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide." de Aurélien de Louis Aragon.


 

La belle et la bête

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. C’était peut-être un chien de race mais court sur pattes, à la langue pendante et dégoulinante de bave. Même son regard ne rachetait pas un corps de chiot déjà bien trop râblé. Aussitôt la vilaine petite bête se répandit sur le tapis de soie Ghoum.

« Elle est magnifique, tu ne trouves pas ? » Non, mais je ne pipai mot. Les lubies de Tallulah étaient aussi intenses que brèves. Je me demandais combien de temps la petite Bérénice tiendrait chez nous ; les paris étaient ouverts.

Je traversais à l’époque une période difficile, une traversée du désert en quelque sorte mais en mode confort. J’étais une sorte d’auteur à succès grâce à des ventes assez régulières, un public fidèle et des adaptations télé réussies. J’avais su gérer cette manne imprévue et subsistais tranquillement d’une modeste rente. Quant à Tallulah, je l’avais rencontrée sur un plateau télé. Si je frayais dans l’univers satiné des littérateurs, elle brillait en demi-déesse dans un monde de paillettes et de papier glacé.

La chose à poils et à plis couina bruyamment ; illico un bol doré griffé Gucci fut posé sur la moquette. De l'eau minérale pour étancher la soif de l'affreuse bête. Nom de Dieu, ce clebs n'arrivait même pas à boire proprement. J’observais le duo fraîchement constitué, l’une le regard amoureusement posé sur celle qui aspergeait joyeusement notre salon. Tallulah et Bérénice, la belle et la bête.

Je sens une tête soyeuse se poser sur mes genoux. Finis les murs blancs et les photos glacé, plus de cuisine au marbre veiné de gris, plus d’antiquités laides et à la page. Surtout plus d’art contemporain illisible. Et plus de Tallulah.

Au bout de quinze jours, je m’étais habitué à la présence de celle que j’avais surnommée la petite princesse. Elle me réveillait affectueusement le matin et se lovait contre moi quand elle sentait que je dérivais. Elle se frottait contre mes jambes quand l’écriture de mon nouveau roman avec ce changement de style, de décor, d’âme ahanait. Mille questions me taraudaient alors, aussi inutiles que « Suis-je capable » « Tu vois trop grand ». Face à ces états d’âme silencieux Bérénice avait le don par sa seule présence joyeuse de me remettre sur les rails. J’en étais venu à me demander comment j’avais pu vivre sans ce petit bout de joie à mes côtés.

Alors le soir où Tallulah arriva flanquée d’une rousse juchée sur des Lauboutin et qu’elle m’expliqua que l’inconnue était venue pour embarquer la petite, je m’interposai plutôt violemment. S’ensuivirent scène, départ offusqué de la simili Julia Roberts et ultimatum pour Bérénice d’abord et moi ensuite. Je trouvai assez vite un appartement où entasser la gamelle Gucci, mes cartons et mes livres, mon ordinateur et ma chienne. J’achetai un lit, un micro-ondes et une cafetière. Mon livre sortit peu après, mon éditeur en vendit moins mais de nouveaux lecteurs et une certaine reconnaissance littéraire sous la forme d’un prix assez couru le consolèrent.

Il nous arrive de prendre un verre, Tallulah et moi, parfois chez elle, le plus souvent dans un bar en bas de chez moi, Le Cyrano. Jamais chez moi. L’unique fois où mon ex a grimpé les quatre étages pour découvrir mon antre de rimailleur, cela s’était plutôt mal passé. Elle s’est assise sur le clic-clac tandis que Bérénice faisait mine de grimper sur ses genoux. Elle soupira en la regardant fixement : « Tu sais que je l’ai toujours trouvée laide comme une guenon. » C’est à ce moment que Bérénice abandonna l’idée de monter sur le canapé et pissa toute l’eau de sa précieuse gamelle directement tirée du robinet de la cuisine, sur le bas de la combinaison Dior de son ancienne maîtresse.