La semaine d'exposition s'est couplée de quelques ateliers d'écriture. Pour celui-ci j'avais choisi un collage de PAC. Je suis fan de ces assemblage et des associations d'idées qui nous secouent en les scrutant. Bonne lecture


 Retour aux sources

Sharon, la voisine, a laissé les clefs sous le pot de fleurs près de l’entrée. Son coup de fil, un peu plus tôt dans la semaine, m’avait appris que l’on avait trouvé mon père inconscient dans le jardin et qu’il était, depuis, gardé en soins intensifs.

J’ouvre difficilement la porte d’entrée. Quinze ans que je n'ai pas mis les pieds dans cette maison. Après le décès de ma mère, j'avais profité du désarroi familial pour exiger d'aller en pension. J’avais choisi un établissement proche des Pyrénées d’où je ne revenais qu’à Noël et à Pâques, multipliant les excuses pour ne pas le quitter l’été. A 18 ans, j'avais mis mille kilomètres et plusieurs déserts entre cette bâtisse sinistre et mon existence ; je n’avais jamais envisagé de billet retour.

J’étais autre et mon aversion juvénile s’était lentement émoussée. Il m’arrivait doc de baisser la garde et d’envoyer une carte postale depuis l’une des villes de transit où je travaillais. Ou même, de décrocher mon téléphone. Je ne parlais pas à mon père. Seule ma sœur répondait à mes rares questions par des phrases écourtées et des silences qui passaient pour des assentiments.

Ces derniers mois, ses propos étaient devenus de plus en plus incohérents. Elle parlait sans cesse des ancêtres, les Imbert-Carroix : une litanie de Gustave et Rosalyne, de Marie et de Théophile, de Louis de Marie, des noms aux relents de naphtaline que j'oubliais aussitôt. Elle ajoutait d'une voix étrange que ce cortège corseté de noir et d'amidon lui rendait visite chaque nuit.

La semaine dernière, elle m'a avoué, d’une voix trempée de tressaillements, se sentir menacée. Elle est morte dans son sommeil la nuit suivante. Pour la première fois j’ai eu mon père au téléphone. Lui si âpre sanglotait en marmonnant que Paula n’était pas morte. Que ce visage tordu dans un rictus de souffrance – d'épouvante ? – ne pouvait être celui de sa fille. Le masque de la mort la lui rendait étrangère.

Et maintenant lui. L’interne s’est montré catégorique, malgré ses soixante-cinq ans, il avait peu de chance de s’en sortir.

Il est 23 h 43 et je trouve que la demeure familiale, même délestée de l’autorité paternelle et de l’ombre diaphane de ma sœur, est demeurée un lieu hostile. Je laisse un message à l’amie à qui j’ai confié mes clefs et mon chat là-bas. Je pianote un SMS rassurant à l’attention de ma voisine britannique. Je l’avais laissée vaguement inquiète de l’irruption d'un poltergeist dans les compagnes françaises. Je l’imagine à l’affût, scrutant notre maison à l’abri derrière ses rideaux de dentelles.

Une fois ces dernières obligations sociales remplies et la lumière voisine éteinte, je cherche une tisane – en vain – et me rabats sur un verre de calvados. Ce retour m'a épuisée. Alors que je m'apprête à vérifier que fenêtres et volets sont bien fermés – j'ai toujours été plus méfiante envers les vivants que les morts – je me laisse surprendre par mon propre reflet dans le vaste miroir de l’entrée piqué d’humidité.

Et, j'éclate de rire. Comment ces vieux fantômes reconnaîtraient-il, dans cette brune un peu boulotte, en jean et en boucles courtes, dotée de cet accent déposé par l’exil, la gamine aux cheveux filasse qu'ils terrorisaient ?

PAC 4

collage de PAC