espiguette

 Texte inspiré de cette photographie d'Espiguette : http://espiguettebis.canalblog.com/ 


 Glacé

Je ne sais pas pourquoi, je me suis arrêtée sur le bas-côté et j’ai pris la photo. Il fait froid, à vous glacer tout désir. La pluie tombe sans discontinuer depuis des jours. Un déluge, sans dieu, sans Noé, sans arche. Des corbeaux s’éparpillent sur le champ.

La route du travail est déserte. J’étais en retard, nous nous étions accrochés une fois de plus. Matin, midi ou soir, on s’alpague à propos des enfants, sur le monde tel qu’il ne va pas, en parlant de nos parents qui vieillissent, ou de l’argent. Et quand tout cela cesse, un silence bref et terrible nous accable. Comme si nous nous disputions en même temps avec nous-mêmes. Tu as ajouté ce matin : « La pluie n’arrange rien. »

Je roule maintenant en évitant le regard de l’horloge. Je pressens le parking où toutes les voitures doivent être sagement alignées, au code que je vais taper deux fois car les touches sont capricieuses, la badgeuse, le bureau, dire bonjour à tout le monde, allumer l’ordinateur, avaler un café tiède et l’avalanche de courriels. Je ralentis. J’ai raté le coche, autant en profiter. Je me gare comme je peux sur le bas-côté et je prends cette photo, la première depuis longtemps. Je sens comme une respiration quelque part en moi. Je laisse la voiture derrière moi et je marche. Je continue à m’emparer des accents translucides qui m’entourent. Le macadam semble comme vernissé par endroits, les arbres sont nus ; s’y incrustent le sillon de la route, le trait des fils électriques qui relie la campagne à la ville, et cette percée timide de lumière ou d’apaisement… je me sens envoûtée.

La voiture renâcle un peu mais repart ; la journée passe, brinquebalante avec son lot de faits et de mots quotidiens. Le soir, souper, discussions, « faites disparaître vos portable », les infos du 20 h, le chat du voisin à la fenêtre. « Non j’en veux pas, laissez le dehors. J’aime pas les chats ». Lassée, je monte examiner les clichés que j’ai pris, je range les papiers qui dorment sur mon bureau. Je détaille à nouveau chaque photographie, elles sont belles.

Ils dorment tous ; je me lève. Le sommeil me fuit, tu n’es pas sorti hors de tes gonds ce soir mais ton ronchonnement continu, ton regard acide, empoisonnent jusqu’aux lasagnes que nous avons avalées. Grimper avec précaution l’escalier. La lumière du grenier tremble. Je retrouve dans une boîte mal rangée un argentique et un autre vieil appareil photo que j’ai acheté dans un pays de l’Est ; le mur est tombé quelques mois après. Ils sont donc restés là tout ce temps, perdus au milieu d’autres tranquilles vestiges d’une vie étudiante.

Les heures qu’il a fallu pour leur redonner vie… Finalement un matin, je les glisse dans mon sac avec le numérique familial. Un coup de fil à mon chef pour lui dire que je prends ma journée, je sais qu’il ne dira rien. J’ai repéré un endroit depuis longtemps, la lumière semble idoine. Je vous laisse à votre maussaderie : ai-je déjà au saut du lit raté quelque chose ? Benjamin, dans sa hargne adolescente, a-t-il prononcé le mot qu’il ne fallait pas ? Ou peut-être la vie t’a simplement usé et la douceur d'être t'a déserté. Je dépose ma tasse de café vide sur la table et je vous laisse.

Au dernier moment, je fais un détour ; je retrouverai l’endroit et la lumière autrement, ce sera un nouveau rendez-vous. Je roule au hasard, au gré du paysage. J’entends encore nos cris qui semblent ne jamais vraiment me quitter. Je me dis que cela ira mieux un jour, peut-être pas. Je continue, bientôt, je le crois, je le veux, vos voix ne seront pas plus fortes qu'elles ne devraient,semblables aux souvenirs que l'on apprivoise. La journée dans sa clarté silencieuse prend soudain tout l’espace.