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Jeter les dés


Il venait de lui tendre l’épais scotch marron quand elle posa sa question d’une voix grêle. Il prit le temps de finir d’écrire sur le carton au gros feutre noir « fragile – salon » avant de lui répondre. Sans doute, cette interrogation la taraudait depuis le matin, ou même la nuit ; elle n’avait pas dû beaucoup dormir au vu de ses cernes sombres et larges. Ou même avant, depuis qu’il avait annoncé entre deux verres au dernier repas de Pâques, qu’il allait déménager au bord de la mer. Un long silence où il avait ajouté très vite qu’il partait à Eu, ville que personne ne connaissait. La Normandie ? Tous le voyaient s’installer sur les rives basques, devant cette houle qui le bouleversait depuis l’enfance.


Il remit une bande de scotch sur le carton. Ce n’était pas nécessaire, Il n’avait qu’à vanter le bord de mer, les trésors de l’histoire normande, les maisons colorées et ces mille photos qu’il pourrait enfin faire. Ou alors il pourrait annoncer toute la vérité, rien qu’elle. Il était infiniment seul. Lorsqu’il avait quitté Lisa ou que Lisa l’avait quitté – qui aurait pu dire celui qui avait entraîné l’autre dans le fiasco de leur mariage – il avait cru gagner à défaut d’une nouvelle jeunesse, une seconde vie. Il se souvient bien de Louis qui lui avait confié : « C’est dur un divorce. Tu crois que tu effaces ce partenaire qui est devenu transparent mais en même temps tu arraches tous les détails qui rendaient ton existence dense et joyeuse. Ces riens que tu dédaignais. » Il avait gardé en lui cette confidence même s’il pensait que cela ne pouvait le concerner. Aujourd’hui il se disait, si seulement cela n’avait été que ça, une nostalgie de quinqua déraisonnable de Lisa ou de lui, quelque chose qui s’adoucirait avec le temps. Mais ce qui l’accablait était plus sournois, le réveillait en pleine nuit, une harpie qui ne desserrait ses serres que le temps d’une conversation ou d’un dîner pour le saisir plus avidement ensuite. Un monstre jailli de ses mythologies, ainsi voyait-il cette solitude noire qui s’était abattue sur lui, et dont il ne savait se dépêtrer.


Il avait décidé de partir. Il ne savait pas où. Les endroits qu’il aimait semblaient receler mille albums photos virtuels. Il avait jeté quelques critères sur le papier mais il avait abandonné très vite, trop de villes pour trop peu d’envie. Un matin, par hasard, il avait trouvé ce site, il avait lu attentivement, Eu c’était où sur la carte ? Une semaine plus tard, il y passait quelques jours. Il avait ensuite demandé sa mutation ; elle avait été acceptée.


Le dernier carton venait de disparaître, embarqué par les déménageurs. L’appartement était vide, le rendez-vous chez le notaire avec le couple d’acquéreurs était fixé à la fin du mois. Le dernier tour de clef. « Sérieusement Papa qu’est-ce que tu vas faire à Eu ? » Il sourit. « Je vais faire du tennis de table, le club m’a l’air bien. »


Inspiré de http://ttmte.com/