J’aime les fleurs surtout les phlox, leur têtes faussement arrondies, leur grâce. Ils dominent les massifs et pourtant, magnanimes, ils se penchent avec délicatesse sur les rudbeckias éclatants et les giroflées multicolores.

Je peux dire que je suis heureuse. Arnaud et moi avons acheté cette modeste maison cernée d’un beau jardin et de vieilles essences, tilleul, aulne, tulipier. Un sentier s’en détache pour rejoindre le bosquet voisin et la rivière. Deux enfants, un chien et trois poissons rouges. J’oubliais l’arrivée de notre nouvelle pensionnaire en fin de semaine, une tortue adoptée du nom de Laura. Je travaille, je jardine aussi, sans relâche, je bricole. Oui je peux dire que je suis apaisée.

Sauf quand je la revois. Jamais pendant mes rêves, toujours de jour. Sa haute stature se plante devant moi, une demeure carrée et effrayante aux murs aveuglants de clarté. Elle surplombe une colline pelée, ravagée par le vent. A dix ans, je me suis enfuie ; je n’ai rien emporté avec moi sauf cette vision d’une maison menaçante et d’une grille fermée. Y penser me remplit encore aujourd’hui d’une terreur inexpliquée. Des années qui ont précédé ma fuite, je n’ai conservé aucun souvenir. Des psychologues ont essayé de lire mes angoisses et mes hallucinations ; des détectives ont suivi mille pistes. En vain.

Ma vie a donc commencé à mes onze ans quand Dany et Henri m’ont recueillie et élevée. Ils ont retrouvé le nom de mes parents et le détail du PV de l’accident qui avait causé leurs morts. J’étais un petit bout de cinq ans. Après qui s’est chargée de moi, où je me suis retrouvée, rien. Je ne semble pas avoir été scolarisée, en tout cas, pas sous mon nom. Nous n’avons jamais retrouvé la maison. Je n’avais que peu d’indices, une pelouse à l’herbe sèche et calcinée, l’ombre d’une grande bâtisse, une grille. Je me souviens avoir très longtemps marché jusqu’à ce jardin où je m’étais réfugiée. Je me suis penchée vers les hautes fleurs qui ondulaient, l’un d’entre elles plus fine s’est inclinée et a caressé ma joue de ses pétales. J’ai éclaté en sanglots et je me suis endormie.

Dany et Henri m’ont trouvée là. J’ai ouvert les yeux et je leur ai demandé :

-          Cette fleur, elle s’appelle comment ?

-          Phlox. C’est son nom

Phlox, c’était un beau nom, parfait. Dany est partie passer un coup de fil à la garde civile et Henri m’a portée jusque chez eux.

 

Phlox

texte tiré de cette photo amicalement prêtée par Espiguette - http://espiguettebis.canalblog.com/