Le dernier rêve

Je ne rêve jamais.

Ou je ne rêve plus. Peut-être existe-t-il un lien avec ma facilité à mettre de côté ces souvenirs qui s’empilent. Oui, j’oublie facilement sans préméditation, comme un réflexe de survie : au sortir de l’enfance quand Andrea m’a embrassée, et que mes jeux et mes rêves de fillette se sont tus. Quand les disputes entre mon père et ma mère se tendaient sous leur belle éducation jusqu’à atteindre une violence qui me tétanisait. Quand je suis partie à Milan pour faire mes études, ensuite Paris ; quand l’Italie a disparu.

Mon dernier rêve, l’un des rares à être resté vivace, a la couleur des eaux grises de la lagune, parce que même à Venise, le ciel peut s’éteindre et le touriste devenir un élément inhabituel du décor. Le sentiment qui s’en dégageait m’est aujourd’hui encore très doux. Est-ce pour cela que ce rêve ne meurt pas ? Durant ce bref instant d’irréalité, la sérénissime avait troqué ses nippes clinquantes pour des habits de vieille ville, ancienne et charmante, authentique. En l’évoquant, je ressens sur le grain de ma peau, la douceur humide de ces minutes inachevées, identique à celle des matins où il me fallait partir à l’école et où franchir un pont de pierre sans rambarde me réconciliait avec le jour.

Je ne rêve jamais.

Excepté la nuit passée. J’ai remarqué, alors que j’allais éteindre mon portable, que mon frère avait laissé un message. Ou sa femme, la condessa*. Il était deux heures du matin, je venais de quitter l’appartement d’un vague amant avec qui je ne voulais pas finir la nuit. Ecouter la voix sèche de Paolo ou de sa femme, non. Il suffisait que l’un ou l’autre m’intime de les rejoindre pour que je saute dans le premier vol du matin.

J’ai éteint ma lampe de chevet et peu après deux mains gigantesques ont surgi du grand Canal pour agripper la façade d’un palazzo*. Ce n’était pas le nôtre mais celui de la grand-tante Ursula. Tout tremblait en moi. Ces mains allaient-elles nous sauver ? Ou nous détruire ? Je me suis réveillée en panique. Après quelques heures et plusieurs cachets, j’ai enfin renoué avec un sommeil vidé de ses drames.

Je ne rêve jamais pourtant.

Le lendemain, vers 20 h, j’ai pris le train de nuit, celui qui laisse le voyageur découvrir Venise au matin. Mon compagnon de compartiment, un Luigi sans doute marié, et charmant, m’a laissé sa carte de visite annotée de son numéro de portable et le journal qu’il avait acheté gare de Lyon. Le paysage s’assombrissait, je commandais un café à l’homme qui poussait le chariot. Il avait l’air si épuisé que je lui en aurais bien offert un. Je me mis à parcourir Il Gazzettinno* tout en repensant aux mots affolés de mon frère. « Reviens-vite, maman est devenue folle ». J’avais beau lui dire que Milan-Venise était plus rapide que Les Lilas-Venise, peine perdue. Soudain je vis l’article et j’éclatai de rire ! Les deux mains bleues, notre palazzo et tout ce tintouin à coup sûr ourdi par maman pour faire rager son fils. J’imaginais ma mère, allongée dans son altana* et sirotant son Bellini, fière du bon tour qu’elle avait joué à Paolo. La grande condessa comme nous la surnommions, férue d’art, soutien reconnu d’artistes plus ou moins doués avait dû jubiler à l’idée de pouvoir participer de manière aussi éclatante à la biennale ! Et au vu de tous faire l’originale, elle qui l’était jusqu’au bout des ongles.

J’aurais pu simplement aller jusqu’au palazzo, l’embrasser et rentrer, moi qui n’avais pas voulu voir ma ville depuis deux décennies. Je ne l’ai pas fait. En relisant l’article, il était noté que l’artiste était le frère d’Andréa, l’autre Zandoná, que j’avais toujours regardé sans avoir osé l’approcher. Et il me plaisait d’espérer apercevoir, par ciel dégagé depuis l’altana, un verre de Bellini à la main, les dolomites de l’autre côté du golfe argenté.

*  condessa : comtesse

*  palazzo : palais vénitien

Il Gazzettinno : quotidien italien surtout diffusé en Vénétie, dans le Frioul et dans le Nord-Est de l'Italie

*  altana : terrasse vénitienne

 

* Bellini : Cocktail Bellini, inventé par Giuseppe Cipriani au Harry's Bar de Venise. Ce cocktail doit son nom au peintre vénitien et se déguste bien frais.

mains bleues

Photo tirée du figaro et remaniée