Je n’étais pas redevenue parisienne depuis longtemps. D'ordinaire, j'arrivais de ma province en train, retrouvais la gare d’Austerlitz, devinais le jardin des Plantes derrière le flot des voitures. J’étais dans Paris comme dans une ville connue et vaguement familière, je m’en sentais néanmoins étrangère.

Mais pas aujourd’hui, et peut-être même déjà hier soir . J'étais assise à une terrasse avec une amie, nous découvrions une nouvelle adresse, à la main une bière fraîche. Parler de tout et de rien. Etre amies.

Ce matin je me suis levée dans l’appartement familier, à l’écoute.  La vie des autres arrivait par bribes par la fenêtre ouverte. Comment avais-je pu oublier ces bruits, moi qui avais vécu ici pendant des années. Au milieu des champs, il me parvenait si peu de bruits des autres, une voiture, une mobylette le long de la départementale. Ici je me rappelais qu’il était si facile de percevoir les mouvements d'autres existences, un enfant jouant en bas, une fenêtre d'où nous parvient une voix. Les voisins demeuraient invisibles. Je me redisais la chance d’avoir vécu ici. Je me rappelais ces appartements aux murs de papier où l’on croyait que le voisin utilisait notre salle de bain tant les bruits d’eaux semblaient proches. Ou ce matin où l’écho du premier métro avait fait vibrer l’appartement qu’une amie avait récupéré pour deux ou trois jours. 

C'était le matin et j'ai laissé le temps filer, j’ai flâné quartier Saint-Lazare. J’ai marché tranquillement au milieu de la foule habillée pour l’été jusqu’au musée de l’Orangerie. Je suis restée longtemps devant les chefs-d’œuvre du musée Bridgestone de Tokyo et j’ai rejoint les touristes et les rescapés parisiens dans le jardin des Tuileries. Il faisait soleil et j’ai pris mon livre. Après l’avoir fini, je n’ai pas bougé.

Il faisait beau, j’étais à Paris. Je me suis sentie redevenu parisienne. Plus tard, dans le train de banlieue qui me ramenait, j’ai senti qu’une gêne était partie, peut-être parce que j’avais retrouvé une part de moi qui s’était effacée.