Il y est des dimanches heureux.

Merci Anna de Sandre pour dixit :

"Et si, au lieu de s'étriper, on écrivait plutôt une nouvelle?
Nouveau jeu FB pour qui n'en veut : Écrire une nouvelle ou micronouvelle (minimum 3.000 signes espaces comprises) sur le thème de l'entre-deux-tours."

Tout est là : https://nouvellesdelentredeuxtours.wordpress.com/

 


 

La baraka

Il est 18 h. Ils sont tous là, la Marine, le François, Jean-Luc, Nath et les autres. Avec moi, ça fait douze. Toujours le même rituel, ça se bise et ça discutaille cinq minutes avant de passer aux choses sérieuses. J’ai topé la table près de l’armoire où on stocke les paquets de cartes, les tapis et les bouquins qui détaillent les enchères, comment marquer. C’est moi qui distribue en premier. Je sens que je vais encore me vautrer. Je vous dis, moi je sais pas annoncer. Les contrats, le jeu, la chance, tout me fiche en vrac.

"Un sans atout." Lui, en face de moi, impeccable, un vrai premier de la classe. Même là, en chemise, la veste sans un pli posé sur le dossier de sa chaise, on dirait qu’il sort du pressing. Evidemment le suivant passe. Je compte et recompte mes cartes, cœur, trèfle, pique. Je dis quoi ! "Un Texas", me dit une petite voix à l’oreille, mais à part un président US va-t-en-guerre, je ne me souviens plus de quoi ça parle. Ou un Stayman. "Stayman ou Le gars qui reste" Même avec mes trucs mnémotechniques, face aux autres, je n’en mène pas large. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? L’ouvrir ou pas. Je sais pas faire barrage. Je scrute ma main, je compte les points, mal, et je me lance. Je ne lève pas les yeux, j’ai peur que les autres se foutent de moi ou bien se marrent.

Au bridge, je suis une brèle.

Finalement, ça s’enclenche bien ; mon partenaire annonce sa longue. Ça parle, ça cause et au final qui fera le mort, c’est bibi ! Encore une fois, je regarderai les autres joueurs s’affronter. Etre aussi inutile, ça a le don d’énerver. Il faut que je me calme, que je me concentre. J’entends les autres qui râlent, toujours les mêmes ; ça geint que machin filoute, que untel joue mal, que tout est truqué. Ça éructe, ça postillonne, ça gesticule.

Et puis y’a cette nana qui vient me voir, qui fait comme si j’étais sa copine à me demander ce que je pense, ce que je fais. Entre deux tours, entre deux tours de quoi ! Je suis le mort, je vous dis ! J’avais pas assez de points pour suivre, j’avais pas assez de cœur, de couleur, rien que quelques trèfles qu’un lapin brouterait, une longue qui aurait pu faire mal, qui sait… j’aurais peut-être pu dire autre chose, contrer quand le gars à ma gauche a fait sa petite sortie. J’ai rien fait, je les ai regardé se battre à coup d’annonces. Maintenant, chacun leur tour, ils abattent leurs cartes.

Entre deux tours, à dire vrai j’fous rien. J’ai pas la baraka ; si je perds ou si je gagne, j’aurai même pas participé. J’ai les j’tons, les vrais. J’ai essayé le rami, la belote, le poker. Ah le poker, plus jamais ! Il y a trop de silences, tu sens que tu te fais entuber sans même t’en rendre compte. Un jeu de faussaires, un jeu de minteux. J’dis que je vis pour l’annonce, moi !!! Pour la stratégie, les cartes c’est pas la roulette ! A part ça, j’vous le dis à vous… il faut avoir un minimum la baraka.

Entre deux tours, je fais rien. Les autres jouent, assassinent, matraquent, remplissent, empaffent, entourloupent. Y’a ceux qui jouent billes en tête, squeezent ou tasonnent*. J’ai passé mon tour, étalé mon jeu, fermé ma gueule. Je suis le mort, je vous dis. Je vais perdre même si je vais pas bouger le cul de ma chaise. Aux cartes, faut remplir ses contrats, pas baisser la tête, ni son froc. Faut assumer, même, surtout, quand tu es vulnérable. Oui, si je sors, y’a plus de règle, plus de code et je serai perdu. Gros-Jean comme devant.

Entre deux tours, cette fois-ci, j’ai même pas voulu regarder ma main, ni présager celles des autres. Les parties jouées d’avance, même avec un billet au revenu minimum, ça risque de tanguer. J’attends juste la dernière levée, la fin du contrat qui m’achèvera aussi bien qu’un film de Tarentino. Bang, bang. Si c’est pas maintenant, ça sera à la prochaine manche.

Entre deux tours…, qu’est-ce que je peux faire, brûler un cierge à Saint Jude Thaddée, faire une bise au rebouteux, gratter un black jack, pisser dans un violon.

Après ou sinon, je serai mort ; pendant c’est tout comme, je les regarde s’échiner, s’estourbir, s’égorger, faire un chelem, petit ou grand, ou prendre une tôle. Après, je boirai un canon d’un petit sec de chez Mimile comme d’autres avalent la ligne blanche. Perdu ou gagné, je compterai les points, moi qui suis transparent comme un vin de Venesmes.

* Tason : personne qui n'avance pas dans ce qu'il fait, qui prend son temps pour tout
Tasonner : être tason

L’image contient peut-être : une personne ou plus, personnes assises et intérieur
les tricheurs - Le Caravage