Ce matin j'ai reçu une lettre de mon frère.
J'ai tenu l'enveloppe entre mes mains, et je l'ai serrée très fort.
J'ai su tout de suite, au premier contact, que cette lettre venait de mon frère.
De mon frère Bacar Ndaw!
Bacar Kobar!
Bacar Kobar Ndaw!
Kobar Ndaw !
Mbaye Ndaw!
Notre mère l'appelait par tous ses noms.
Elle s'ingéniait à y mettre toute l'affection qu'elle avait pour son fils.
Elle s'ingéniait à y mettre tout l'amour qu'elle avait pour son fils préféré.
Elle y mettait toute l'admiration qu'elle avait pour celui dont son fils portait le nom.
Bacar Kobar Ndaw.
Bacar Kobar Ndaw de Fass Mame Bacar.
Notre mère disait que cet homme était un waIiyyu, un saint homme.
Je sais aussi que cette lettre vient de mon frère à cause de l'écriture.
Je peux reconnaître son écriture entre toutes les écritures du monde.
Je peux reconnaitre l'écriture de mon frère parce que j'aime mon frère.
Et je l'aime aujourd'hui plus que jamais parce que j'ai peur.
J'ai peur d'apprendre à chaque instant sa mort.

Ken Bugul - De l'autre côté du regard. Paris: Le Serpent à Plumes, 2003

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épreuve photographique extraite de cet article du Point Afrique Ken Bugul, tout le monde en veut