"Lorsque j’ai pris cette photographie, j’en ai pris plein d’autres. Nous allions nous installer là et je n’avais aucune idée de comment j’allais pouvoir meubler cette maison. S’installer dans toutes ces pièces, construire quelque chose à partir de cet espace dépouillé de tout… cela me semblait impossible. Alors j’ai pris des photos, je les ai fait développer et je les ai couvertes de dessins, une table, un bureau, une gravure accrochée au mur. J’ai mis des casseroles fumantes sur la gazinière, j’ai ajouté des couleurs…

D’ailleurs, une maison nue c’est un paradoxe, ce vide et ce silence et, en fait, tout semble bruisser des existences de ceux qui étaient là avant, les autres qui n’ont fait que passer entre ces murs. Des poussières d’âme qui flottent et se posent un peu partout.

Quelqu’un murmure une question.

Lorsque je regarde cette photographie ? Je ne me souviens pas pourquoi je n’ai rien peint dessus, pas même une porte ou un plancher. Il me semblait avoir habillé toutes les pièces. Mais pas celle-là. J’ai visité d’autres appartements, d’autres villas, pris des photos. C’était l’été, je dessinais sur le port. Les gens s’arrêtaient. Ça leur a plu alors ils me les ont achetées. Les touristes les envoyaient comme des cartes postales pittoresques d’une artiste locale. J’ai fait une expo. On a fini par s’installer ici. Je ne l’aimais pas plus qu’une autre cette maison mais strada Caravaggio, ça me plaisait.

Après j’ai continué à photographier et remplir des maisons vides, j’ai fait des expos et puis un jour je suis passée à la sculpture sur terre, et puis sur pierre. J’ai même fondu à un moment. Mais quand même ça m’intrigue cette photo que j’ai laissée comme ça.

Le vieil homme assis à sa droite intervient.

Voilà piccola Beatrice, suis-je bête. C’est le bureau du nono ; je n’allais pas dessiner son bureau !

Elle ajoute comme pour elle-même, sans que Beatrice ou Luigi ne disent rien.

C’est fou ça, j’avais oublié."

enfilade