Je l'aime bien Vanessa et j'aime bien les duos avec Gb alors je l'ai fait durer un peu plus...

La suite de Un dieu familier...

 

Un carré parfait

Ce matin, Matthias n’en pouvait plus de rire, il tenait entre ses mains la fameuse photo de classe. Je remerciais le ciel que Minouchette ne soit pas encore réveillée…

Il ne me reconnaissait pas dans la gamine montée en graine aux traits fermés. Et ces cheveux coupés à la mode. Nous avions toutes la tête enserrée dans un carré parfait, des pulls à col cheminée et des jeans, et des pins sur nos vestes. J’étais fade, j’étais beige. Il y a encore pas mal de jours où je continue à retrouver ce goût sur ma peau, le parfum de l’insipide.

Matthias continuait à se moquer mais il ne pouvait pas comprendre ce qui n’était pas écrit sur la photo, que j’étais un être étrange, bizarre. Une gamine dont il fallait se méfier, à la lisière des groupes, ni rejetée, ni acceptée. L’adolescence avait été pour moi un no man’s land. Je tenais bon. Enfin. J’ai cru que tout ceci finirait à l’instant où je quitterai cette ville, où les amies de ma mère ne susurreraient pas entre leur rouge à lèvres mince et cruel ce qu’elles pensaient de moi. Une odeur de danger collé à moi, celle d’une fille qui dérange les lignes, qui bouscule les pensées, une qu’on ne peut gentiment ranger dans une case et qui vous laisserai vivre docilement.

Je suis partie et j’ai continué à être la fille, la jeune femme étrange. Changer de lieu, mais pas changer de soi. Jusqu’à Matthias et Minouchette, Bulle le poisson rouge et les quatre pieds de fraises des bois près de l’entrée. Aujourd’hui, je ne m’imbrique pas tout à fait dans le moule, on ne fait plus de miracle. Cependant, je suis simplement devenue l’originale, sans pourtant avoir bougé d’un iota. Le reflet de Matthias et Minouchette sur ma peau avait changé la donne. Je rentrais quelque part, dans une case impôts, une case va faire sa vaisselle comme tout le monde, une case a participé au boulot métro dodo et à la reproduction de l’espèce, une case part en vacances l’été et souffle ses bougies à son anniversaire. Bref, je partageais le minimum vital de mes semblables et on me laissait être.

Ils se marrent tous les deux, maintenant. L’homme en costard, la petite en pyjama de velours épinard. Je ne dis rien, c’est assez rare que je me sente proche d’eux, que j’éprouve ce curieux sentiment, éprouver qu’ils m’aiment. Telle quelle. Cash. C’est vraiment une expression usée ce « ils t’aiment »... et parfois elle sonne juste. Pourtant, la plupart du temps, je vis en sursis, en sursis d’eux. Comme si leurs présences, la liste de courses sur le frigo, ce jonc d’or que je ne porte plus mais qui dort encore dans un tiroir me donnaient un sauf-conduit pour exister. Exister avec.

Il est parti. Minouchette discute avec Bulle. Je suis presque prête. Quelques minutes traînent avant le départ, je récupère la photo sur un fauteuil. À sa place dans un tiroir ! Je regarde une dernière fois la fille à la coupe nette et sans bavure. Carré parfait. Combien de temps vais-je encore tenir dedans ? Combien de temps avant que je ne refasse surface ?

Soudain je me retourne et éclate de rire. Ma fille vient se réfugier dans mes bras. Je promets, je balaierai les boucles tombées à terre, ramasserai les  ciseaux de cuisine coupables. La tête enfouie contre mon ventre, ma fille murmure… « C’était pour ressembler à la fille de la photo ». Un gros sanglot.  « Pour te ressembler ». Je passe ma main dans ses cheveux, sur son front, ses joues rondes, rien pas une égratignure. Je la serre très fort contre moi, la mode sera au carré un peu flou, un peu fou, cette année.

Le pain perdu 12 janvier 2014