Elle vient à peine d’achever la lecture du miroir de Sylvia Plath quand il fait irruption dans la pièce. En trois mouvements désordonnés, les deux boîtes remplies de fournitures s’étalent sur le tapis. Après avoir tout rangé, il repart  de ce pas qui ne semble jamais s’arrêter de s’allonger. Elle a prédit qu’en été voire à l’automne, il la dépasserait. Il avait ri ce soir-là en la prenant dans ses bras et en embrassant « sa petite maman ».

Il est le seul à avoir autant changé. Pour les autres, il suffit d’attraper un des albums-photos empilés dans la bibliothèque, ouvrir une page, et reconnaître l’adolescent, l’enfant juste grandi dans tous ces portraits. Pas lui. Excepté ce regard noir qui se fend parfois en ligne de colère ou de révolte, difficile de retrouver quelques indices. La peau pâle parsemée de taches de rousseur, la silhouette fine presque dégingandée, où a-t-il pu chiner un tel héritage ? On suppute des ressemblances, des ascendances, l’oncle, la cousine, une vieille photo aperçue chez untel. Cette expression, là ! Vous ne trouvez pas qu’on dirait…

Elle l’entend claquer une porte, faire la nique à un de ses frères. Elle n’a pas osé dire à quel point elle se retrouve en lui depuis qu’il est monté en graine. Ce même sérieux, ce soudain passage d’un cercle d’amis restreint à une vie sociale qui semble ne jamais s’arrêter. Ce désir d’exceller, d’apprendre, de connaître. Il est le seul à partager son goût des musées, elle s’étonne de ces envolées sur un tableau, sur un bâtiment, commentaires décalés pour son jeune âge. Il est nul en saut en longueur et moyen en rédaction. La logique et le raisonnement les rassurent, elle et lui. Il se sent parfois gauche. Il se pose mille questions, va-t-il aimer, va-t-il réussir cette vie. Et pourquoi cela… Et pourquoi pas comme ça. Pourquoi ne construit-on pas une ville plus logique… harmonieuse. 

Oui, cette grande gigue est comme un vis-à-vis qui aurait traversé le temps. Un reflet de soi en un autre, différent et proche. Il est si tendre. Il aime offrir. Il aime les autres. Fidèle…

Parfois il vient se réfugier contre elle et ils parlent à cœurs ouverts. Des souvenirs d’orchestre, de ce mouvement réussi ou ce plantage mémorable. Un peintre qu’ils affectionnent tous deux. Un souvenir de famille. Ils confessent une tendresse partagée pour le baroque. Ils sourient de toutes leurs ressemblances. N’aiment-ils pas tout deux travailler la terre et donner forme aux objets même si elle a abandonné depuis longtemps. N’aiment-ils pas tous deux créer.

Ah oui, quand même, il n’aime pas lire… mais il a commencé la batterie. Comme elle, presque au même âge.