« Alors, Alex, il devient quoi ?

– Il se cherche »

Un long silence. Béatrice imagina son amie confortablement installée dans le train, la fenêtre grise déroulant des villages, des bois, du bocage. Elle partait vers le fond de la Bretagne. Quelques jours pour des concerts, de la boue, un soupçon de légèreté.

Béatrice entendit trois mots d’une question qui se perdit dans un tunnel, une zone d’ombre ou un peu de mauvaise foi. Les amis sont faits aussi pour ça, les faux-semblants. Elle rangea le portable dans son sac.

Elle avait garé sa clio sur une aire de parking, elle détestait conduire et parler au téléphone. La peur des flics, l’impression de ne pas être là quand l’autre parlait, la conscience aussi. Elle n’eut pas besoin de regarder l’heure pour savoir qu’il fallait y aller.

Elle mit la musique en sourdine. Le moteur ronronna. Elle laissa filer une fourgonnette d’entretien d’espaces verts qui paraissait avoir le feu au cul avant de reprendre cette départementale en mauvais état. Elle imagina mille réponses à la répartie muette interrompue par les vacances du réseau cellulaire. « Il se cherche et se retrouve.» « Il se cherche et il me perd. » « S’il continue à se chercher, il va me trouver, cet ego ma troppo » « Il se cherche et je me perds ».

Il se cherche et je l’emmerde.

Cela serait plus honnête. Il ne l’aimait plus. Ou à peine avec un chouya de charité... et ce cocktail mielleux l’avait chamboulée bien plus qu’elle ne l’avait voulu. Soudain, elle eut envie de rejoindre elle aussi le fin fond de la Bretagne, de boire la nuit et dormir dans un vieux sac à dos sous une tente qui gouttait dans un coin. Peut-être même un mec, une femme, n’importe qui, quelqu’un avec qui oublier Alex.

Plus que dix kilomètres. Pourtant elle ne pouvait pas. Elle avait de plus en plus de mal à gérer la pression, au taff comme ailleurs, la famille, et là ce rendez-vous, un vendredi en fin de journée, alors que la nuit mangeait déjà le paysage… Non. Elle s’arrêta sur un chemin de terre qui bifurquait vers une ferme ou un bled. Pas de clope, pas d’alcool, il fallait faire avec. Ça n’en valait pas la peine de toute façon. Il se cherchait et ce n’était pas lui ou elle qui s’était perdue. Simplement elle, elle était paumée, et ça, c’était plus dur à avaler.

Une C4 s’arrêta, un gars s’arrêta pour pisser. En la voyant, il rougit et lui fila une cigarette. Alors qu’il s’enfonçait derrière un bosquet, elle tira une bouffée. Une seule. Pas plus. La dernière taffe avant la fin.

Elle remonta dans sa voiture. Plus qu’une poignée de minutes avant qu’ils ne se trouvent face à face et qu’on en finisse avec tout ça. Après tout, cela faisait quelques années qu’ils le savaient. À force de se savoir autres, ils avaient chacun cherché ailleurs, sans forcément grand résultat. Sauf de savoir que maintenant, il était temps ; il fallait se quitter.