Elle encore, l'absente...
Ils ont traversé la cour blanche et franchi le portail resté ouvert. Ils pourraient apercevoir un ciel sans éclaboussures, pas même troublé par un rehaut de brume. Cependant ils ne lèvent pas la tête. Ils continuent leur marche lente, chaussés des bottes trop grandes trouvées dans l’appentis. À leurs côtés, le crépuscule : jour et nuit s’emmêlant en une frontière indistincte. Deux silhouettes qui s’aventurent dans un tableau ardoise et immobile. Un envol brusque les surprend, deux ailes en V qui gagnent le couvert du Bois aux moines. Ils ne savent pas encore que l’apparition est un busard Saint-Martin à l’envergure claire ourlée de noir. Au loin se dessine un ruban glacé.
Le duo s’enfonce dans la solitude trempée de bleu. À cette heure, l’endroit est plus désert que lorsque le soleil pointe en haut du ciel. Une voiture parfois file trop vite dans le virage. Ici, tout est si grand, si éloigné qu’elle disparaît aussitôt, comme avalée par le silence.
Ils traversent le champ. Les herbes hautes sont couchées, raidies par le gel et chacun de leurs pas s’accompagne d’un craquement feutré. La glace s’accroche aux écheveaux verts ; dans la pénombre on pourrait croire qu’une armée de fées va surgir du sol. Ils n’ont pas peur, ils ne cherchent qu’à s’approcher de la toujours absente.
C’est l’hiver. On n’entend plus que le souvenir des armées de sauterelles qui ensorcèlent les nuits chaudes des moissons. Les deux ont enfin atteint la rive mince. Un courant timide effleure la surface transparente de rides fragiles. Au pont, l’étendue envahit le champ avoisinant. Ils remontent jusqu’à la route, grimpent sur le talus et observent la Rampenne sèche fendre les blés d’hiver de sa courbure argentée. Ils franchissent le fin ruisseau. Suivre le fil d’argent et qui sait découvrir l'endroit magique où il sort de terre.
La nuit s’est emparée du village à l’est. Il est l’heure de rentrer. Ils savent qu’ils reviendront demain, que la rivière sèche aura grossi. Parce qu’elle est enfin là, au rendez-vous, l’absente, dont le fantôme les hante depuis si longtemps.
Ils grimpent la pente qui les amène à la maison. Le grésil d’argent s’accroche à leur pas. Ici, affleure le pays des fées et des esprits et la rivière éphémère se perd au loin, indifférente aux mystérieuses sources qui la font surgir de terre, en amont près des bois, en aval sur les champs au repos.


















