la cour de l'école 3

 

 

 

 

 

 

Pauline sent que quelqu’un tire sur sa manche, une fois, une autre fois, une fois encore. La petite coupable se tient maintenant devant elle. « À quoi tu rêves ? » Pauline sourit. Elle connaît l’enfant. Brune comme un pruneau. Des cheveux longs et bouclés. Des vêtements gris perle. Et une écharpe mauve qui s’entortille autour de son cou dès que la cloche sonne. Pauline la fixe, mais l’enfant tourne sur elle-même et s’éloigne. Elle quitte la salle à pas comptés, se retourne une dernière fois vers la jeune femme, enfile le manteau qui était resté pendu au porte-manteau. Pauline devine sans peine le sourire que les ronds de laine dissimulent.

Pauline pose la pile de cahiers du jour. Elle s’assoit à la dernière table de la rangée. Face à elle un bureau abimé par des années d’école et, comme toujours, un fouillis de dessins, de tableaux de conjugaison, de photos et de menus travaux bariolés, photophores colorés, soliflores en plastique recouverts de losanges et de cercles orange. Et aussi une mini-exposition sur les chevaliers. Dehors, le ciel s’est chargé de neige. Heureusement que ce remplacement n’est pas trop éloigné, elle ne serait sinon pas sûre de revoir les trente frimousses de cette classe pétillante et indisciplinée.

Pauline longe les couloirs, au bout le préau et la garderie qui s’éparpille. Elle reconnaît l’écharpe mauve qui attend patiemment dans la cour. Mme Fontant lui fait un signe de la main, Pauline s’approche. Oui, pas de problème pour déplacer le cours de motricité de demain. Elle s’apprête à partir quand sa collègue murmure « Cette petite, elle attend tous les jours. Des fois c’est son frère qui vient la chercher, un grand de quinze ans. Ou une voisine. La mère c’est rare et le père pareil. » Elles observent l’enfant qui chante en regardant le ciel. La petite chante et danse, le visage tendu vers le crépuscule clair. La neige…

Pauline se dirige vers la grille. Elle croise la ronde maladroite de la fillette. « À quoi tu rêves ? » La phrase est là, sur ses lèvres, mais elle ne dit rien, pas encore. La petite tourne et tourne sur elle-même, ses bras se lèvent et une certaine tenue dans le port de tête, les doigts déliés et gracieux… Combien d’heures à la barre, de pas de basque et de valse, d’entrechats, d’arabesque pour acquérir cette légèreté délicate. Pauline lui sourit, fait un signe de la main tandis que l’enfant continue à dessiner un ballet invisible sur la surface rugueuse de la cour. Sans doute, perdue dans sa rêverie, elle ne l’a pas vue.

« À quoi tu rêves ? » D’un saut impromptu, la petite s'est posée à ses côtés. « Je suis sûre que toi aussi tu joues au jeu de l’amoureuse. » Pauline éclate de rire. Le jeu de l’amoureuse… La petite hausse le ton : « J’y joue dans les couloirs, un nombre impair de carreaux clair, Romain m’aime, un nombre pair, il ne m’aimera jamais. »

« Et toi, ça t’arrive ?» Pauline hoche la tête. Elle se penche et chuchote « Mais c’est un secret d’accord. Les grandes personnes y jouent toujours mais ne veulent pas que cela se sache. » Elle se redresse. « Il faut que je parte, tu m’accompagnes ? »

L’enfant la précède et esquisse un ballet imaginaire. Pauline s’apprête à ouvrir le portail quand l’enfant s’exclame en souriant : « Je suis contente que toi aussi tu joues au jeu de l’amoureuse. Maman elle, elle va voir une dame qui lit les cartes et papa il hurle si on rigole pendant qu’il écoute son horoscope. Mais ils ne jouent pas vraiment, ils prennent ça trop au sérieux.  » Elle s'interrompt un instant sérieuse puis son sourire éclate. « Un secret, un vrai alors.  »

La fillette soulève ses boucles. « Attends je te montre ce que je travaille à la danse. Plus tard je serai Cendrillon ou le cygne, le joli cygne. » L’enfant se prépare, une pirouette, deux jetés, glissade, une série de déboulés suivis d’un piquet. Tandis qu’elle lui fait une révérence de loin, Pauline agite sa main. Cela fait longtemps qu’elle a jeté sa paire de pointes usées jusqu’à la corde. Qu’elle rêve moins, qu’elle joue encore moins, surtout au jeu de l’amoureuse. Mais ce soir, pourquoi pas, compter les arbres jusqu’à la voiture et si elle tombe sur un nombre pair, peut-être qu’il appellera ce soir, qu’ils se verront samedi. Peut-être. Il ne s’agit que d’un jeu après tout, un jeu qui ne changera pas le cours des choses, juste son humeur.

martine0