Elle vient de poser un bouquet sur le rebord de la fenêtre. Elle a choisi des fleurs d’un rose vif qu’elle a piquées d’éclat de jaune et de trois branches d’eucalyptus. Une mince couche de buée recouvre la vitre et, derrière, le jardinet que l’on devine, tout comme la rue, passante à cette heure. Elle tire à elle le plaid en fausse fourrure et se cale contre les coussins. Elle a posé sur la table basse sa tisane. Des renoncules rose vif, très exactement magenta.

En quelques minutes, les habitants de la maison avaient claqué la porte et s’étaient éparpillés dans la ville : qui chez un copain, qui à la patinoire, qui pour acheter un livre et un cd à la Fnac, qui sans autre raison que de vider les lieux. Alors qu’elle rangeait le linge propre dans les armoires, le silence l’avait cernée de toutes parts. Elle avait alors rejoint le salon, pianoté quelques notes sur le piano négligemment ouvert. À travers la fenêtre, une mésange qu’un chat à l’affût s’était empressé de chasser. Elle se rappela soudain le vase qu’elle avait abandonné sur le plan de la cuisine et dont elle oubliait sans cesse de changer l’eau. Et cette renoncule magenta dont la tête penchait négligemment.

Maintenant, les fleurs ont retrouvé leur place sur le rebord de la fenêtre, à côté d’un renne en bois qu’elle a ajouté comme une invite à  Noël et à l’hiver. Une odeur de cannelle s’échappe de la tasse qu’elle serre entre ses mains, quelque chose de piquant qui se mêle au parfum des branches d’eucalyptus. A vingt ans, alors qu’elle logeait dans sa studette estudiantine, elle avait déjà posé un vase sur le rebord de l’unique fenêtre. Il n’y avait pas de place pour un fauteuil ; juste une chaise, une table, un matelas et des étagères qu’elle avait confectionnées avec des parpaings et des planches qu’elle avait trouvées, un soir où le prochain passage des encombrants avait peuplé les trottoirs de meubles et de bibelots dont on ne voulait plus. C’était décembre et sa bourse étudiante et quelques heures de baby-sitting ne lui permettaient pas d’orner la pièce d’un bouquet. Alors elle volait, elle dérobait les branches des eucalyptus qui protégeaient la villa cossue au bout du passage des échevins. Un peu de houx si la porte du jardin restait entrouverte. Parfois même une rose de Noël, pour un jour de fête.

Dès qu’elle avait quitté le pavillon des parents, la pelouse et les plates-bandes dessinées à la perfection, à n’importe quelle adresse où elle avait logé, elle avait posé quelques fleurs dans le fouillis de sa vie. Des reines des champs au printemps, marguerites et cosmos, des branches de pruniers, de pêchers, des chrysanthèmes arrachés aux massifs installés par la mairie pour la Toussaint. Qu’elle se nourrisse de pâtes ou, comme aujourd’hui, qu’elle compulse un de ses nombreux livres de cuisine pour les repas, quoiqu’il arrive, ne pas déroger au sacré et déposer une once de beauté. Elle s’assoit - elle s’asseyait alors - et retrouve le fil de solitude. Un ruban incolore qui l’avait si souvent saisie de tristesse, qui se nichait dans les rares fêtes qu’elle avait organisées, qui revenait sans sourciller à 15 heures en semaine ou ces dimanches où la radio grésillait désespérément.

Un lien incolore qui se tenait là encore, dès que le calme s’était emparé des murs clairs. Elle avait arrangé les fleurs, s’était calée dans le fauteuil, avait savouré une gorgée à peine brûlante. Elle l’avait craint si fort cette solitude. Si longtemps. Si profondément. Maintenant, quand elle revenait, elle savait qu’elle n’était plus tout à fait la même. Elle s’était teintée de la présence des enfants, et ce, malgré les disputes, les semaines où Stéphane était tombé malade. Oui, une émotion similaire et tout autre à la fois. Même quand elle avait tenu à bras-le-corps une maisonnée où tout semblait se disloquer, le fil ne l’avait plus étouffée comme jadis. De son fauteuil, elle le voyait chatoyant, multicolore, car il conservait toutes leurs couleurs, celle de Stéphane, des enfants, de Magali, leur aînée, même si elle donnait au compte-gouttes des nouvelles de Salamanque, des amis qui étaient passés, qui pour certains avaient disparu, des visages à venir. Elle sentait même, ce fil avait le toucher de leurs peaux, la tendresse de ce souffle qui enveloppait leur voix. Il conservait aussi la lumière des fleurs posées près d’une fenêtre, toujours.

Parfois, quelqu’un lui demandait si sa mère ? Sa mère ? Non. Elle n’aimait pas les fleurs. Elle s’étonnait. Même Stéphane lui avait posé cette question. Pourquoi ces fleurs sur la fenêtre ? Elle avait secoué la tête. Ce siècle a la manie de l’explication !avait-elle pensé. Et c’est vrai qu’elle aussi appartenait à ces années si promptes à peser, à comprendre, à décortiquer ; elle ne dérogeait pas à la règle, pour l’éducation des enfants, pour leur couple, pour ses relations, mère, amies, au travail. Mais les fleurs non, elle ne pouvait pas. Magenta, elle aurait pu dire Frida, Frida Khalo dont elle aimait l’existence fragile et forte, le goût de couleurs et de cendres de sa vie. Non, ce geste elle le voulait inviolé. Une part de soi qu’il ne fallait pas abîmer. Or si quelqu’un posait un regard insistant sur lui… le charme s’évanouirait. Sans doute. Peut-être.

Le téléphone sonne, huit fois. Puis plus rien. Le fil ne s’est pas brisé, pas encore. Il lui suffit juste de se lever, glisser un cd, attraper la télécommande. Véronique tire le plaid qui recouvre le fauteuil, s’entortille dedans. Elle ferme les yeux. La musique enfle soudain ; telle un papillon, une voix se pose sur le silence.

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