coeur1

Pour Hom






Comme elle, un vieil homme attend le bus. Il se retourne et s’adresse, peut-être à elle, peut-être au vent. « Le bus a du retard comme toujours. » Elle ne répond pas, ne tente pas même un geste. Le 191 s’arrête, trois silhouettes en descendent ainsi qu’une poussette. Plus loin derrière le bus arrêté, derrière la frange des châtaigniers mélangeant rose, blanc et vert tendre et le mur continu des façades, beaucoup plus loin… il suffit de descendre lentement la rue Camille Claudel pour trouver un enchevêtrement de ruelles. Un parc à droite. Et quelque part sa maison. Entourée d’un jardin et d’une clôture où s’accrochent glycine, jasmin, tabac et chèvrefeuille. Une ronde de parfums. Des pièces vidées des enfants déjà grands : cuisine, véranda, la chambre verte, la chambre rose, la chambre marine et le grenier. Une maison seule puisque lui aussi n’est pas là, parti dans la nuit. Des investisseurs l’attendaient, une réunion à neuf heures, ce matin, dans les bureaux de la succursale de Marseille.

À l’arrêt gare, l’horloge indique 11 h 43. Nadia se dit que le retard est finalement léger, que le vieil homme, sans doute, perd un peu la tête puisqu’il continue à soliloquer accroché à la barre argentée. Au milieu des banquettes vides, il répète « Arrêt les fauvettes. Je descends arrêt les fauvettes. »  L’esplanade, la foule pressée de la gare. Elle s’installe dans le compartiment n° 13, place 11, sens de la marche, fenêtre. Elle a pris un café sans saveur au distributeur. Un euro pour une habitude. Cela fait belle lurette que l’on ne propose plus cafés et boissons sur cette ligne.

Dans un peu plus d’une heure, le train arrivera à Montparnasse. Au programme, un colloque dans l’après-midi et un déjeuner à 13 h avec Pierre-Emile pour faire le point. Il lui parlera de son dernier livre, elle d’une publication dans le journal of Psychological Research en juillet. Il sera enthousiaste, elle réservée. Pourtant, au fond, elle exulte. Cinq ans à ronger son frein et soudain voir s’entrouvrir les portes de la reconnaissance, la possibilité d’écrire un livre, de rejoindre ce chercheur à Sidney à la pointe de la recherche en psychologie sociale et du langage. Maintenant que les enfants sont grands, elle peut envisager une autre vie.

Et disposer de quelques heures sans contraintes où elle visitera un musée ou bien... où, pourquoi pas, elle arpentera la rue de Rennes. Elle reprendra le train du soir. François l’attendra peut-être. Elle pourrait prendre un taxi, mais, puisqu’il fait si doux, elle rentrera sans doute à pied. Nadia se dit que depuis que la vaste maison s’est dépeuplée, leurs ombres se frôlent tout comme leurs emplois du temps, leurs vies… Une valse lente qui s’étire et se défait.

Elle trouve dans son sac son iPod. Nadia l’allume et sourit ; il est chargé. La dernière fois qu’elle est montée à Paris, elle avait ragé, car elle voulait écouter une émission ratée à cause d’une réunion pédagogique qui avait débordé. Un retard dû à un des innombrables pontes, installés dans les universités comme des meubles et perpétuellement incompétents. Elle avait cru enregistrer le précieux podcast le soir-même, aimant thésauriser les heures de radio qu’elle ne pouvait entendre. Le minuscule écran s’allume. François a dû s’occuper de recharger et d’actualiser le contenu de son indispensable compagnon de voyage hier soir, profitant de son sommeil.

Elle caresse la surface douce pour voir s’il a acheté quelque chose, sûrement du Johnny Cash ou du Dylan. Un seul album. Elle ajuste ses écouteurs. S’étonne. Des années sans entendre cette voix. La dernière fois, lui et elle, les doigts entrelacés, appuyés l’un contre l’autre, sur la route vagabonde qui menait à des amis. Elle se souvient d’arrêts sous un tilleul ou au bord d’une rivière. Ils ne voyageaient pas encore au loin. Peut-être, Camille avait un an ou était-elle simplement enceinte ? Il lui souriait. Ils étaient ensemble.

Elle a failli lui envoyer un texto, avec un « merci c’est gentil » mais non. Elle regarde l’écran sombre et le range. Au-dehors, Paris s’annonce avec ses faubourgs en enfilade. Mieux vaut rentrer ce soir sans rien dire, comme si elle ne s’était rendu compte de rien. Puis l’écouter ensemble dans le salon après qu’elle lui ait raconté les dernières aventures de Pierre-Emile et peut-être les dernières retombées de ce papier, la lecture d’un ou deux extraits devant une salle peuplée de pairs et de thésards. Les vagues, les jalousies que cela susciterait, à n’en pas douter, et les félicitations sincères, l’honneur de bientôt figurer dans une publication anglo-saxonne. Il sourirait de ce monde parfois mesquin, replié sur lui-même, à la fois brillant et petit, qu’il ne fréquentait qu’à travers elle. Il parlerait de son équipe, de cet autre François, son supposé bras droit qui lui donnait du fil à retordre. Après qu’ils se soient confié l’un à l’autre leurs inquiétudes, leurs réussites, elle attraperait la télécommande et glisserait sa main dans la sienne. Et ils retrouveraient ce rappel du passé. Seuls ou pourquoi pas ensemble…

 


Julien Clerc "Une vie de rien" - Acoustic /... 

NB: coeurs d'automates ou de pirates des airs trouvés sur le blog de Vert Lézard.