Aïe ! J'ai scindé ce texte en deux parties pour le confort du lecteur et aussi parce qu'une lecture partielle ne luijd_anqm_balancoire1_gp sera pas dommageable je crois.

Premier envoi aujourd'hui, deuxième demain dans la journée. Bonne lecture ! ;)

 

crédit photo : Musée de la civilisation 2002 http://www.mcq.org/index_fr.php

 


Pommes et pruniers

Nous habitions chacun à un bout opposé de la rue du Progrès. Sa maison faisait l’angle avec le cabinet médical, la mienne disparaissait dans un renfoncement. Nous avions le même âge, mais nous ne croisions pas. En tout cas, pas au début. Je passais des heures dans le jardin à combattre des pirates invisibles, armés jusqu’aux dents. Elle jouait parfois, courait d’une séance de basket à une leçon d’anglais. Le samedi, je partais au foot ; elle rêvait en brossant les cheveux lustrés d’une poupée. Enfin, je crois.

J’allais à l’école d’en bas, elle fréquentait celle d’en haut. Un dessin administratif et arbitraire avait séparé les rares enfants de notre rue. Nous aurions pu nous croiser au collège, mais non…. Elle voulait à tout crin étudier l’allemand puis l’anglais et le grec ancien. J’avais choisi l’anglais, comme tout le monde.

Nous nous sommes rencontrés par hasard au conservatoire. J’avais commencé avant elle, mais sa mère, lasse de devoir traîner une gamine réticente aux compétitions toujours plus rapprochées et de la voir traîner sur le banc de touche des matchs dominicaux, l’avait sommée de trouver une autre activité. Marianne avait choisi l’école de musique et avait intégré le cours de basson, qui recueillait invariablement les derniers inscrits de la rentrée. J’avais longtemps testé la trompette, le trombone, le chant – un essai d’à peine un trimestre, - pour finalement ne plus bouger de la classe aux murs verts, celle où officiait Mme Lateau, professeure de clarinette.

Réflexion faite, nous ne sommes pas connus au conservatoire, mais au Torpédo, le bar qui jouxtait le théâtre et l’ancienne caserne reconvertie en haut lieu de musique. Je me rappelle que nous évitions le babyfoot. Nous nous sommes retrouvés à une table vidée de nos potes agglutinés autour de la source de cling, bip et de tilt. Première surprise, nous habitions la même rue. Deuxième surprise, elle se souvenait de moi.

L’année où toute la famille de Marianne avait emménagé au 3, rue du progrès, ma mère était allée leur offrir des pommes. C’était en 1993, une bonne année pour la récolte d’automne. L’arbre avait croulé sous les fruits, une branche était même tombée à terre. Je portais le panier et l’on nous avait fait entrer pour nous proposer un verre de limonade. À travers la fenêtre, un long jardin en enfilade où j’aperçus une fille de mon âge en short blanc qui se balançait. La silhouette claire sauta bien vite pour nous dire bonjour. C’était Marianne, cheveux dépeignés et sourire mince.

Marianne intégra rapidement l’orchestre des jeunes, les bassonistes étant presque inexistants. Nous devînmes plus proches, allions dans les mêmes cafés, fréquentant enfin le même lycée. Nous partions à vélo avec notre bande pour un pique-nique et une baignade près d’Éclaibes. Cet été-là, la mère de Marianne nous apporta un baquet de prunes dont mon père tira d’excellentes confitures, nos familles se rapprochèrent. Plus tard, ma grand-mère me confia que tous chuchotaient. Quand allions nous sortir ensemble ? Nous aurions pu sans doute… Mais un reste de timidité, une crainte inexpliquée, de la superstition avaient toujours arrêté le geste qui ferait basculer notre relation. À seize ans, que sait-on de l’amour…

Après le bac, Marianne décida de partir à Paris étudier les lettres anciennes et suivre des cours de théâtre… ou de chant, je ne me souviens plus. Je partais à Lille où je décrochais, après plusieurs années indéfinies, mon billet d’entrée pour devenir vétérinaire. Je revenais de temps en temps. Marianne n’était jamais là. J’obtenais des nouvelles par des cartes adressées à ses parents : Laos, Mexique, Australie. Parfois, une série de photos sombres et trois phrases arrivaient sur ma boîte mail. Elle était vivante. Et une petite lumière s’allumait pour moi, qui s’éteignait ensuite très vite, pendant des mois, mois qui s’allongèrent en années, en silence.

( à suivre...)