L’inachevé

Ouvrir les volets sur la douceur un peu piquante des matins de semaine. Le charivari des pies, bergeronnettes et pigeons emplit la pièce. Apercevoir l’ombre de la ferme qui se découpe en contrebas.

Charger la voiture des sacs et des instruments de musique, le trio s’engouffre, l’école ou le collège, c’est toujours, ou bien trop tôt, ou bien trop tard mais ce n’est jamais le bonheur, juste les copains.

Il suffit d’un creux, d’un méplat sur la route grise pour qu’un brouillard diaphane nous rattrape. Les aubépinesla tempete ont enfilé des perles nacrées sur leurs branches minces. Les haies se gonflent de vert. Les bosquets sortent lentement de l’hiver. Plus loin vers la ville, les colzas étaleront leurs jaunes criards.

C’est une autre campagne qui se déroule devant nous, carrés et trapèzes habillent les plateaux, une campagne rassurante, apaisée, à l’apparence sereine. Au loin, une giboulée se prépare, une écharpe de brume s’est égarée sur un champ récemment semé. Le ciel s'épaissit de gris, de cendre et de bleu et parfois une écume d’un blanc laiteux adoucit la journée.

Le soir arrive vite, glacé, les hirondelles et des alouettes rasent la terre à nu et flirtent avec les hautes tiges en un ballet allègre. L’ombre de la nuit à venir a tout recouvert excepté ce rectangle de lumière. Une tache de couleur pour un tableau que le jour n’a pas fini de dessiner.

Il faut rentrer, le temps m’a encore une fois échappé, filant sans même que je m’en rende compte. M’absorber dans ces nuages ourlés de sombre qu’un peintre aurait pu poser sur une toile, ce paysage au goût incertain. Je devine dans ce geste inachevé que rien ne peut l’être, ni un tableau, ni une vie, ni même une pensée.

Une poignée de tulipes a poussé contre toute logique le long du chemin. Une pie inspecte le champ du voisin.

Quelquefois, seul le vol léger des oiseaux me rassure…