Hier, Pierre-David nous livrait sa version des faits mais aujourd'hui... changeons de peau et de regard.


la version de Pierre-David chez Gballand hier.


Une bière entre hommes – Jean-Luc

Pierre-David pousse la porte du Nemrod et Jean-Luc le reconnaît àpeine. Des cheveux clairsemés, des kilos disparus qui creusent ses joues et courbent ses épaules. Ce pli à la commissure des lèvres.

Pierre-David fonce vers lui sans hésiter. « Salut, ça fait une paye ? Dis donc tu n’as pas changé d’un poil, quelle est la sirène qui te maintient en vie ? » Toujours ses blagues creuses. Une poignée de main virile et deux minutes plus tard, un bock luisant est planté devant lui tandis qu’il suit des yeux la valse lente d’une jupe translucide. C’est l’été. Jean-Luc se demande comment briser le silence.

Ils font tous les deux partie de la même petite bande depuis l’été 1987. Sorties et bamboches d’abord puis les médianoches s’se sont transformés en parties de squash, puis en verres éclusés chez l’un et chez l’autre. Des soirées de plus en plus rares, au fur et à mesure que chacun se casait avec femme, enfants et boulot de 9 h à 20 h

Jean-Luc se dit qu’ils ne s’étaient pas croisés depuis deux ans. Et ce soir, il y a à peine une demi-heure, deux autres potes qui se désistent : une réunion qui vire nocturne et une forte fièvre soudaine. Ou, peut-être, le fait qu’ils n’avaient pas envie de venir ; pour une fois, Jean-Luc s’est dévoué, déplaçant deux rendez-vous à samedi.

« Tu sais que ma vie, en ce moment, c’est la Bérézina. Charlotte me quitte, son nouveau mec est avocat et ils sont en train de me faire la peau. Les gosses ne veulent plus me voir. » Un deuxième demi arrive. Jean-Luc ne relève pas le sourire appuyé vers la serveuse. Il voit juste les cernes qui alourdissent son visage, le costume fripé à hauteur de l’épaule droite, la main qui tambourine maladivement.

1999. Ils avaient tous 28 ans, et la petite bande avait décidé de ne pas rentrer directement après le boulot. Ils avaient rencontré, par hasard, deux filles, Marion et Charlotte. Un verre dans un bar. Marion jouait de la clarinette basse et Charlotte s’époumonait, la peau scintillante, derrière un gars au piano et peut-être un autre. Un peu plus tard, le garçon apportait du champagne qu’ils avaient partagé, eux, les cinq traders et les deux filles. Une voiture qui s’arrête, un rendez-vous pris.

Pierre-David était sorti d’abord avec Marion, mais s’en était lassé pour se tourner vers Charlotte, ses battements de cils, son assurance qui la faisait dire qu’elle serait un jour célèbre. En deux temps trois mouvements, l’affaire était emballée. Jean-Luc, lui, avait mis un certain temps avant de découvrir Marion. Marion presque invisible,  ombre douce et effacée. Des fringues improbables qu’elle chiffonnait en un rien de temps. Un jour alors qu’ils déjeunaient tous ensemble,  Pierre-David avait lâché « Je préfère toujours la proie à l’ombre » et l’éclat d’un diamant avait scintillé au doigt de Charlotte. Marion s’était levée brusquement et n’avait même pas eu le courage de leur dire au revoir à tous. Pierre-David avait haussé les épaules.

Après le mariage en juillet, tulle, dragée et petites filles d’honneur dans le Pays basque natal de Charlotte, Jean-Luc avait commencé à fréquenter Marion. Il avait revu de manière espacée la petite bande, occupé à son rêve secret : oublier la banque et soigner. Et surtout Marion et lui s’étaient mariés très discrètement, avaient déménagé en banlieue. il avait ouvert son cabinet. Ils avaient continué pourtant à suivre de loin les péripéties de la petite bande.

Lundi soir. Été 2011. Jean-Luc a retrouvé cet homme par fidélité au passé, ou peut-être pour se montrer qu’il n’est pas aussi détestable que celui qui a un temps brisé le cœur de celle qui est aujourd'hui sa femme.

Pierre-David lève son verre, une étrange lueur dans les yeux. Jean-Luc range bien vite la photo de Marion et des enfants qu’il a sortie de son portefeuille. Et trinque à leur félicité respective. Prospérité, pense-t-il aussi. Mais par tact, il ne prononce pas le mot devant celui qui pleure depuis une heure la perte de sa villa sur la Côte d’Azur et de son voilier. Il rebondira. Côté femmes aussi, puisque Charlotte et lui s’se sont cocufiés allègrement depuis le jour même des noces. Mais le bonheur… Jean-Luc peut lever son verre, le bonheur, cette chose fragile, même si une nouvelle chance s’offre à lui, Pierre-David ne peut que le broyer. Même l’ombre du bonheur, il la manquerait. Parce que le bonheur, finalement, avec son aspect solide et ennuyeux, on peut si facilement passer à côté.

Alors Jean-Luc lève son deuxième verre et sourit. Oui, au bonheur.