burnjones

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Jamais sans doute, le temps ne m'est apparu si pressé. Les derniers jours se sont précipités en une joyeuse farandole d'enfants, de bougies, de cavalcades et de confidences entre petits camarades, cousins et cousines. Nourrir tout ce petit monde. Pétrir la pâte, accompagnée par une mélodie douce, ou  la présence d'autres et voir s'étaler sur la table, cookies, mousse au chocolat, cupcakes, quiche, flamiche... Devenir faiseuse de pluie et faire naître des étoiles de farine, sentir que la masse blonde devient douce au toucher, prête à être étalée. Attraper au vol un bouille radieuse, une paire d'yeux malicieux. Un câlin. Observer en catimini notre merveilleuse princesse de quatre ans caresser Messire Chat ou deux warriors à peine plus âgés s'engouffrer dans la cour. Le silence du matin quand chacun dort encore. Et puis le Réveillon. Les cadeaux, mais pas trop. La famille, les coups de fil lointains, la joie d'avoir pu parler à chaque oncle, grande tante, soeur. Les petits mots des amis. Se savoir aimée.

Oui, jamais sans doute, le temps ne m'a semblé si resserré. Hier, le froid était là, mordant mes mains et m'obligeant à fouiller dans le tiroir rempli d'écharpes et de bonnets pour retrouver mes paires de gants. Et le souvenir de ce poème, que je lisais enfant quand l'hiver arrivait, est revenu. Le voici, en vous souhaitant à tous d'agréables fêtes.

Le comte de la mi-carême - Emile Verhaeren

Venant d'Espagne ou de Bohême
Au trot de son lent cheval blanc,
Passe, dans les villes du Brabant,
Le comte de la Mi-Carême.
Il va, là-haut, de toit en toit,
L'oreille au trou des cheminées,
Surprendre, avec sa haquenée,
Ce qu'on entend et ce qu'on voit,
Dans les maisons où les mioches,
Autour des foyers d'or, l'hiver,
S'instruisent, en des livres clairs,
Comme des gens de la basoche.

On l'aperçoit, les soirs de vent,
Par la lucarne à tabatière,
Longer les étroites gouttières.
Il vient et va, pousse en avant,
S'arrête, et puis revient encore ;
Son cheval suit tous les chemins
Qu'il lui suggère, avec la main,
Et quand parfois, au loin, s'essorent
Ses hauts galops silencieux,
Sa sueur blanche et son écume
S'entremêlent, comme des plumes,
Aux nuages qui vont aux cieux.

Où ne va-t-il - Dieu seul le guide,
Sur l'échiquier géant des tours
Et des pignons des carrefours,
Par les grand'routes translucides.
Ceux qui ne l'ont pas aperçu
Quand, vers le soir, sonnent les cloches,
C'est qu'ils eurent leurs yeux en poche.
Mais les enfants, eux tous, l'ont vu
- Prince de rêve et de fortune -
Traversant l'air superbement,
Avec sa bête en diamant
Et son manteau de clair de lune.

Son chef arbore un turban bleu
Comme le front d'un vieux roi mage ;
C'est un géant sur les images
Qu'on vend, dans les quartiers pouilleux
D'Hasselt, de Mol, d'Anvers, de Lierre ;
De sa main gauche, il tient des fouets
Et de sa droite, un lot de jouets
En bois léger, en carton-pierre.
Il en a plein trente paniers,
Il en a plein vingt sacs de toile,
Et l'on prétend qu'en chaque étoile
Il en a plein trois cents greniers.
Ils sont plus clairs que feux d'aurore,
Joyeux, naïfs - dites combien !
Ce sont les bons anges gardiens
Qui les taillent et les décorent,
Peignant, avec leurs menus doigts,
L'or des manteaux, l'azur des robes ;
N'employant rien que couleurs probes,
Colle tenace et raide empois.
Et ciselant chaque clochette
Pour arlequins et pour pierrots
Et pour chevaux qui vont au trot,
Immobiles sur des planchettes.

Ainsi lesté, ainsi chargé,
S'en va d'un pas, toujours le même,
Par les chemins des soirs légers,
Le comte de la Mi-Carême.
Il va du Weert à Saint-Amand,
De Saint-Amand vers Rupelmonde,
Pour revenir vite en Brabant
Et les jouets tombent comme grêle
Dans les foyers ouverts. Pourtant
Nulle oreille ne les entend
Frôler les murs de leurs bruits frêles.

Mais ils sont là, au matin dit,
Comme tous ceux de l'autre année ;
Les vieux recoins des cheminées,
Superbement, en sont garnis.
Dans le matin crépusculaire,
Les yeux aigus, les doigts errants,
On les recueille en adorant
On ne sait quoi de tutélaire ;
À moins que d'un regard furtif,
Dans l'ombre, d'où elles émergent,
On ne découvre un lot de verges
Pour les enfants qui sont rétifs.

Et c'est beau temps. Le printemps pâle
Sur les maisons et les vergers
Disperser au loin ses ors légers
Et ses argents et ses opales ;
Et les petits s'en vont, là-bas,
Comme en cortège et en parade,
Montrer gaiment aux camarades
Les jouets nouveaux reçus par tas,
Tandis que les malins échangent
Tel faux pierrot, tel clown suspect,
Sans tenir compte et sans respect
Du partage qu'ont fait les anges.