Le-Bouledogue-brasserie-20ph-hotel-paris-vignette-500x333

Je suis sortie, j’aurais aimé une nuit suintante, macadam mouillé, un froid humide qui vous agrippe. Quelques centaines de mètres et je pousse la porte de la brasserie où flottent un soupçon d’or sur les murs et dans les globes laiteux, un air de neuf pour une plongée dans des années folles et fausses.

J’hésite. Un garçon chargé d’assiettes fumantes me contourne, il se retourne et sourit. « Votre table est libre. » Un portemanteau, y suspendre mon imper. Je commande un Perrier, ce n’est que le début de la nuit.

C’est ici que je traîne ma solitude.  Mon mal-être. Mon néant. Je suis sans doute arrivée à un point de non-retour où mon quotidien me pèse, où communiquer, énoncer, partager est devenu une souffrance.

Je devrais prendre un verre de vin, mais je ne le ferai pas, je demanderai un café. Comme mes nuits sont blanches… Je l’attends. Si j’avais un espoir, je le guetterais. Il entre, son manteau bien coupé. Il s’assoit et j’aperçois parfois son profil.

Je lui ai inventé un nom, une vie, un travail. Je l’ai même imaginé courant de bon matin. Depuis, je l’ai effectivement croisé alors que je me dirigeais vers le bois de Vincennes pour regarder tomber les feuilles. Il déployait les longues foulées de l’homme qui s’entretient. Écouteurs et iPod, il ne m’a même pas aperçue. J’ai détaillé ce corps mince aux muscles racés avec une envie impudique. Au tournant, derrière un kiosque à journaux fermé, il a disparu.

Le serveur s’approche, il s’appelle Nicolas et il sait remplir avec le geste adéquat un verre de champagne, de roteuse comme disait mon parrain. Il sait aussi présenter une bouteille avec grâce, glisser un conseil avec tact. Il se penche vers moi. « Cet homme là-bas… vous le connaissez ? C’est un habitué comme vous. Il désire savoir ce que vous souhaiteriez qu’il vous offre. » Il me tend la carte des vins et me désigne une ligne. Je lève mes yeux vers lui. « Combien ? Combien vous a-t-il… » « Cinquante. » Je lui tends deux billets. « Cela vous suffit, pour le faire patienter… Et aussi, servez-moi donc un verre en attendant. Vous avez toujours su ce qu’il me fallait, n’est-ce pas. » Il me sourit et s’éloigne pour offrir sa carte or et bordeaux à une autre table.

Je finis mon Perrier, l’homme vient de reposer son portable. À un fil du temps près, nos regards se seraient croisés. La bouteille arrive, Nicolas me sert. Je laisse le bouquet prendre toute son ampleur, plus tard je ferai lentement tourner le verre pour voir les parois fines se parer d’arabesques gracieuses. Plus tard, quand la brasserie se sera lentement vidée, le vin aura décanté. Il faut savoir attendre