Je vous avais parlé de ce challenge de lecture qui ne pouvait que me plaire. Notre saison musicale et familiale vient de reprendre avec couacschallenge-Des-notes-et-des-mots-4, rythmes plus ou moins assurés et démarrage des ateliers divers et des répéts d'orchestre.

Je vous livre donc mon premier billet concernant les livres lus. J'ai pris le parti de nouvelles lectures, pour découvrir des ouvrages d'auteurs que j'apprécie, de plumes inconnues et - même !  - d'un auteur dont j'avais buté sur le style.

 

Merci à Anne qui a eu l'idée de ce Challenge http://desmotsetdesnotes.over-blog.com/

 


 

Le chef d’œuvre – Anna Enquist – Babel poche

Il s’agit d’un prélude.

Dans la liste établie pour le challenge, je l’avais pris sans être sûre qu’il pourrait répondre à une lecture musique et littérature mêlée. Pourtant, si le personnage autour duquel s’étoffe l’intrigue est un peintre connu, la peinture n’est qu’un faire-valoir où se taisent les secrets.

Premier roman de l’auteur, Anna Enquist évoque comme un leitmotiv obsédant des fragments déjà rencontrés dans le Retour et Contrepoints : Cook, l’homme dévoré par les cannibales, la mort d’un enfant, violence qui ne s’efface pas, mais aussi le plaisir renouvelé des saisons, la flore qui embaume certaines passages de ses senteurs délicates. Le rythme des œuvres postérieures est distinct puisque, ici, l’ordre est strict, le titre des chapitres obscur et les personnages principaux qui se rejoindront dans la dernière partie, apparaissent et disparaissent, s’enchevêtrent parfois, comme autant de thème qui se croisent et parfois se scindent. J’ai goûté avec plaisir ce ballet qui parfois vibre à l’unisson. La langue est si précise, si relevée qu’on y retrouve ce même retrait que chaque protagoniste, Lisa, Johan, Ellen, Oscar, Alma laisse transparaître dans le canevas, complexe de leurs relations familiales.

Mais surtout la musique joue, elle-aussi, sa partition. Qu’il s’agisse d’un trio de cordes, d’une allusion à Mozart ou, dans les chapitres 5 et 6, l’irruption de la symphonie de psaumes de Stravinsky, elle est une voix indispensable au déroulement de l'histoire, ne serait-ce parce qu'elle est presque "l'âme" d'un des personnages secondaires, ombre malheureuse du peintre.

« -Assieds-toi, Ellen, et écoute. Ne dis rien.

Beng ! Des accents de hautbois. Un cor se met à chanter. Des voix de femmes, austères, dépouillées. Un chœur explose : Exaudi, exaudi ! Ellen reste clouée sur le canapé, écrasée par la musique qui exprime précisément ce qu’elle ressent. Sévère, la tête droite, on chante ici un majestueux désespoir. La Symphonie de psaumes de Stravinski. Oscar lui pose le livret d’information sur les genoux et Ellen lit le texte avec lui pendant que la musique retentit dans la pièce au volume maximum : Remitte mihi, remitte mihi prius quam habeam et amplius non ero !

Fort, l’accord final reste dur, ce n’est pas une fermeture élégante mais un cri continu.

Les larmes courent sur les joues d’Ellen. Laissez-moi en paix, laissez moi partir, que j’aie encore une vie avant que tout ne soit fini, avant que je ne sois plus là. »

Le plaisir de cette lecture est venu aussi de la multitude d’émotions fragiles, d’observations fines qui émaillent cette histoire, pauses bienvenues dans ce crescendo incessant de tensions.

« L’amitié féminine est ma planche de salut, pense souvent Ellen. Les promenades et les conversations avec Lisa la sauvèrent, dans les années qui suivirent la naissance de Peter et Paul. Avec une amie, nul besoin de s’expliquer. Nul besoin de veille à ne pas prendre trop de temps en lui confiant son histoire. A prendre soin dès que l’on parle de soir, d’y mêler de l’admiration pour l’autre. Nul besoin de faire quelque chose, de faire de l’esprit. Il ne faut rien. »

chefdoeuvre