La peau diaphane se tait doucement. J’entends encore son frémissement léger, le si grave s’essouffle. J’ai posé mes baguettes et je regarde à travers la large baie l’étendue d’eaux dormantes et gelées. Seuls les arbres emmitouflés dans leurs manchons de gui vert se soulèvent sous un souffle d’air. J’entendrais presque respirer les roseaux glacés.

Pas une âme ne hante les couloirs. J‘avale un thé tiède. Le citron a ce goût d’acide des mélanges industriels. Les oiseaux ont déserté l’étang qui déborde. La porte s’ouvre et se referme, la rivière charrie les pluies de l’hiver dans ses flots boueux et désordonnés. Je passe outre le vent froid. Un peu plus loin, je m’attarde à nouveau, le saule déploie sa chevelure emmêlée, rouge et fine. Attendre qu’il caresse à nouveau l’herbe grasse et gonfle sous un soleil clair. Je scrute chaque pouce du ciel, chaque buisson grisonnant. Pas un merle, un moineau. Des morceaux de glace emprisonnent la nappe grise immobile. Je veux croire aux derniers assauts de février. La semaine passée, les canards glissaient encore entre les troncs dépouillés, des hérons s’envolaient brusquement pour se poser de l’autre côté d’une langue de terre glaiseuse. Un petit peuple s’émouvait derrière un taillis ou un bouquet de peupliers. La neige a aujourd’hui englouti un monde léger de plumes et de rires grêlés.

Je pose la clé de la salle près de mon sac. Dans une dizaine de minutes, j’aurais vidé les lieux. Repris les partitions. Fermé la porte à double tour. Je pense à ce livre qui gît au fond de mon sac. L’absence d’oiseaux d’eau. Une lecture lente qui grignote les mots du bout des yeux. Qui les savoure et y revient au fort de la nuit. J’avais rendez-vous avec ce livre. Je l’ai pressenti en m’attardant sur un avis, je l’ai su en lisant les premières phrases. Le temps semble s’être arrêté près de l’étang coincé entre le canal et le moulin éteint. Seules des vagues boueuses me rappellent que les minutes s'écouleront jusqu’au prochain envol d’un oiseau cendré.

Je ne peux m’empêcher de feuilleter les dernières pages et de cueillir au vol deux phrases : « l’absence d’oiseaux d’eau, leur silence, m’a aidée à comprendre. Tu n’es pas là, … » « C’est juste une carte postale, juste un décor de livre. »

Le décor le livre et moi, nous avions rendez-vous. C’est certain.