21 octobre 2009
La délégation
Samedi. Un ciel de suie invente une nuit. L’heure du rendez-vous n’a pas encore sonné, il a ouvert. Deux d’entre eux sont déjà là.
Ils s’essuient lentement les pieds à l’entrée et s’assoient presque en s’excusant à la grande table de la salle à manger.
La bouilloire laisse échapper sa comptine à l’instant où elle aperçoit Armand le jardinier. L’homme qui sait. Il sait pour les roses et pour la taille. Il devine les couleurs, prévient les croissances. De ses mains rugueuses, il fait naître des miracles d’anémones et d’hémérocalles. Et des fruits à foison.
Elle a amené le plateau, le sucre et les tasses. Un paquet de gâteau. Arthur son camarade d’études est là malgré les ennuis au boulot, la fatigue d’une pharyngite qui se traîne. Et puis un autre qui a quitté son île froide pour les brumes laiteuses et enchanteresses de leur Province les rejoint. Certains viendront plus tard. D’autres s’éclipseront. Il ne manque plus que le père, le ballet des camionnettes et des cartons s’ébranlera. Vers midi, ils iront dévorer ensemble un casse-dalle au bistrot d’à côté accompagné de ce petit vin de Chateaumeillant. Après avoir déposé les enfants, elle les surprendra en cercle frileux, devant le van blanc. Ils discuteront à grands renforts de gestes et de paroles fortes. Ils laisseront échapper ce rire épais qu’ils dissimulent aux femmes. Peu après, le groupe se scindera en deux équipes; le va-et-vient méthodique reprendra.
Plus tard, dans la pièce nue, elle sursautera à la sonnerie du téléphone. La plainte lancinante s’agrippera aux murs, lacérant le silence des papiers froissés et jetés dans un sac gris. Jamais elle ne l’avait entendue aussi forte, telle une plainte, un cri douloureux. Elle ne se lèvera pas pour répondre. D’ailleurs, l’autre ne laissera aucun message. Elle entendra le clic et les battements précipités de la ligne que l’on a coupée. A cet instant, elle admettra le départ. Acceptera que les moments de joie, de tendresse le soir en famille, les pleurs et la douleur enfouis, tout ce bric-à-brac de l’existence, s’est détaché de la maison, la laissant évidé, vierge d’eux, de leurs présences et de leurs colères, de ses baisers que l’on arrache au sommeil.
C’est ce renoncement facile, de lassitude et d’indifférences mêlées, qui la fait se sentir infidèle, cruelle même. Elle part. Trop épuisée pour la peine et les regrets. Elle fixe un crochet sur le mur. Là où elle avait accroché le premier tableau de son bureau. Un pastel qu’elle avait déniché elle ne sait où et dont elle avait aimé le bois éraflé. Elle restera longtemps devant la trace légère avant de faire un dernier tour de la maison et partir rejoindre les hommes.
Commentaires
Et maintenant, elle va commencer à en "habiter" une autre pour de vrai !!!
Elle va y construire d'autres souvenirs...
Les maisons, c'est comme les gens, ça ne se laisse jamais oublier tout à fait !! ça laisse des traces ;-)
Tiens... je lui souhaite beaucoup de bonheur, dans cette maison nouvelle, pour laquelle les projets foisonnent déjà ... Non ???
Il reste toujours une part de nous derrière, quand on quitte une maison, mais les prochains habitants ne sauront pas laquelle...
Oui tebounette, d'ici une semaine je crois bien mais si en fait je l'habite depuis longtemps!
Non, ils ne sauront pas. Nos fantômes.
Un "ballet" de départ bien conté où le "téléphone" a le beau rôle, puisqu'il introduit la partition des sentiments.
elle en quitte une, pour en investir une autre...qui se remplira aussi de cris ,de rires,de ceux qui passent ,de vie quoi .
Gballand, vous avez l'âme musicienne derrière vos mots.
Tristale et de carton!
Et elle ne saura jamais qui a voulu appeler juste avant qu'elle ne quitte la maison... Sans doute une pub pour du vin ou un salon...? Elle sera heureuse parce que ça fait déjà un moment qu'elle l'attendait ce déménagement... La nouvelle maison lui a enfin ouvert les bras... Elle va pouvoir respirer en prenant tout son temps pour vider les cartons... :-)
Et oui tilleul et même qu'elle va prendre des vacances...
remord regret
eh oui,les lieux nous volent un peu de nous même.
Il y a bien de la tristesse dans ce départ. Ce n'est pas un simple déménagement. Il y a autre chose, qui tient à l'écriture, sans doute. Et qu'on sent.
ce n'est pas si facile de partir...le tout dernier moment...
"La bouilloire laisse échapper sa comptine"
Et soudain dan ma tête : AAARRRggghhhh ! Mon thé !
Bon, ça fait deux heures que j'ai versé l'eau chaude dans la théière... il a eu le temps d'infuser.
Pause dans la lecture, je verse dans la tasse, je goute... c'est quasi froid, très amer, trop infusé... tant pis, j'ai failli boire un thé.
Bref, pour en revenir à ton texte, il me rappelle ces déménagements que j'ai fait, le regard circulaire dans chaque pièce au moment de quitter les lieux, et plus tard les souvenirs de chaque appart...
Et sinon, je tiens à m'excuser de ma longue absence. J'ai un peu de temps pour moi, chez moi cette après midi, j'ai décidé d'en profiter un peu pour remplir le ventre de mon blog et tenter de répondre aux commentaires en retard. Ma visite ici sera donc brève, et je ne sais pas quand l'occasion se présentera pour que je consacre à nouveau du temps aux blogs. Mes escapades sur internet se font rares et j'ai alors souvent fort à faire avec les fanes, les mails et pour d'autres choses moins amusantes...
Bises et en espérant que tout va bien de ton coté, la famille, le travail, l'écriture, et tout ce qui te tient à coeur.
Un déménagement, un départ, un petit deuil d'une grande maison où on était bien, ensemble... qui garde la trace des progrès de chaque enfant, une année après l'autre... les souvenirs sont enfouis dans la pierre et le bois, d'autres sont en carton... ainsi va la vie.
Beau et délicatement douloureux, quoique... on te sent tournée vers l'ailleurs, déjà...
Bisous et poses toi bien, Caro.
Mic je crois que un bout de nos âmes restent...
Dominique, oh oui et la précipitation du départ y est pour bcp.
Bel gazou, ce tout dernier moment!...
In folio, au retour je prendrai le temps d'une longue lettre. Nous ne nous perdrons pas de vue.
L'oursonne, c'est mon côté petit soldat! et je n'aimais pas le départ d'Énée quand sa femme Creuse se retourne et meurt.
Tu sais toujours trouver les mots, Caro...
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