Les Heures de Coton

Des mots, des livres et encore des mots

03 octobre 2009

Polaroïd n°8 Un café, une histoire.

Avec V., une amie, nous avons convenu de nous rencontrer chaque jeudi en quinze. L’une vient avec, dans son sac, une consigne et une adresse de café. C’était mon tour et, dans l’urgence, j’avais choisi l’extrait d’un de mes textes. Je ne sais pas si l’amorce fut fructueuse, mais le troquet s’est avéré trop bruyant. J’attends donc le choix de ma comparse pour notre prochain atelier d’écriture.


bourges_pola«La ville est déserte. Plein août. La voiture s’engouffre dans l’avenue rectiligne, tracée au cordeau dans d’anciens temps romains. Se faufiler dans les vieilles rues biscornues jusqu’à la placette. Plus de trois ans déjà et je me sens brusquement étrangère à ces façades meurtries par les pluies et quelques siècles d’oubli. »…

Je pourrais dire que c’est lui. Et eux. Une histoire qui s’effiloche et la tendresse presque écœurante de leurs présences qui ravaude même les meilleures volontés. Je pourrais dire que ces fissures qui lézardent nos propos filtrent un vide qui m'obsède. Qui m’attire.

Mais non, c’est la pluie. Cet orage qui hier s’est abattu sur les chaumes pelés et les ardoises sales, qui s’est calmé, devenu une averse drue et froide. Un flot de boue a envahi le sous-sol. Au pied des murs pâles et crayeux, des volutes terreuses avaient apposé leur sceau humide. Un plafond duveteux et bas étouffait la plaine et les faubourgs de ses rondeurs léthargiques. Trois hivers et autant d’étés. Je sentais encore revenir avec cruauté ce premiers jours, les cartons devant la maison tout en hauteur, cet homme-là et les deux enfants qui lui ressemblaient. Une semaine sur deux, des arrangements entre ex en cascade. Le retour du travail de nuit à l’hôpital. J’avais posé des jalons, précautionneusement. Avec méfiance. Il avait fallu secouer la torpeur qui allait de pair avec ces habitants taiseux. Se couler dans le creuset méfiant et cauteleux d’une région assoupie. Se faire sienne. Se faire leurs.

Il a plu hier, à grosses draches. Comme dans ces jours passés là-bas. L’absence et son cortège d’illusions et de regrets m’ont saisi à la gorge ; j’ai senti pointer le chagrin et l’amertume. J’ai arrêté la voiture et j’ai marché. J’ai retrouvé l’anse où nous avions pique-niqué ce dimanche d’août, juste avant que les enfants de Louis retournent à leur mère et aux vacances en Dordogne avec les cousins. L’odeur douceâtre de l’eau m’avait rendu nauséeuse et nous étions rentrés plus tôt. J’avais pourtant pu les observer, tous les trois, riant d’une blague idiote et s’enthousiasmant pour un nouveau jeu vidéo.

L’anse était toujours là. La pluie avait lavé ce souvenir tenace, ne laissant plus qu’une rive herbue et les traces d’un rendez-vous manqué. Plus tard, dans la soirée, l’évidence éclata ; j’avais cru pouvoir rester, me fondre parmi eux. Pour eux. Mensonge, j’étais là parce que j’avais oublié la grève humide et les forêts ajourées, la houle moutonneuse qui lèche la digue. Il me fallait partir.

La ville est déserte. Plein août. Quelques traces sales sur les façades que le soleil n’a pas essuyées. Il ne faudra que quelques heures pour que la vieille cathédrale disparaisse au creux des champs ébarbés.

Posté par caro_carito à 09:53 - Polaroïds - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

J'adore les draches !

Posté par Anna de Sandre, 03 octobre 2009 à 22:47

dans le nrod on dit des draches pas des orages. :)

Posté par caro_carito, 04 octobre 2009 à 14:47

Je viens de découvrir le mot drache (pluie battante), utilisé du côté de la Belgique. Mais je ne savais pas qu'on pouvait dire "il pleut à grosses draches"…
Qu'importe, j'ai apprécié ce texte.

Posté par Mimi, 05 octobre 2009 à 12:02

je ne susi pas sûre qu'on puisse le dire. En fait je vivais dans le nord (de la france) et là aussi on dit une drache. Mais je trouvais l'expression jolie comme l'arrivée d'une pluie d'ailleurs. Maintenant, on mélangeais tellement le patois et le français...

Posté par caro_carito, 05 octobre 2009 à 14:19

J'aime particulièrement ce passage...

"L’odeur douceâtre de l’eau m’avait rendu nauséeuse et nous étions rentrés plus tôt. J’avais pourtant pu les observer, tous les trois, riant d’une blague idiote et s’enthousiasmant pour un nouveau jeu vidéo.

L’anse était toujours là. La pluie avait lavé ce souvenir tenace, ne laissant plus qu’une rive herbue et les traces d’un rendez-vous manqué. "

Ce mélange poétique entre les souvenirs anecdotiques et les notations de "climat"... qui fonctionne tellement bien ! Puissant effet de relief, que de savoir faire coïncider un souvenir anodin mais "saillant" avec... un "moment", une lumière particulière...

C'était la magie particulière de Georges Simenon (relire son fameux "Pedigree" si proustien, célébration d'une triste mais belle Enfance liégeoise...). Merci, chère Caro, de ta confiance et ton petit livre part demain !!! LE dernier exemplaire... (snifff....). Bises & amitié à toi...

Et je t'invite sur "Clair de nos âmes", retrouver la poésie de Servanne, Chris, Oursonne & Dourvac'h...

Posté par dourvac'h, 05 octobre 2009 à 23:07

Que c'est bien écrit. C'est la réflexion que je me fais à chaque fois que je viens te lire. Je suis soufflée par l'écriture. Bravo.

Posté par Berthoise, 06 octobre 2009 à 06:34

Comme Berthoise, je suis chaque fois épatée en te lisant... C'est pour cela que je reviens...
Bonne nuit Caro!

Posté par tilleul, 06 octobre 2009 à 22:13

un bonheur à lire ...

Besos y besos ...

Posté par Servanne, 07 octobre 2009 à 08:13

Tres bien ecrit, un texte qui laisse une impression de calme purificateur.

Posté par Janeczka, 12 octobre 2009 à 07:43

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=392906&pid=15291983

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :