Les Heures de Coton

Des mots, des livres et encore des mots

21 juin 2009

page 148

Elle a volé ce temps. Elle l’a dérobé aux enfants, aux courses, à la famille. Elle a laissé son thé refroidir. Cette eau grise au goût de carton. Elle joue avec son paquet de cigarettes et regarde les bras, les bustes, les jambes qui s’accrochent et se délivrent sur l’étroit trottoir.

Elle pourrait rester là indéfiniment sans même avoir le désir d’ouvrir le roman écorné.

Il lui faut rentrer. Plonger à nouveau dans la foule mouvante, sentir le joug peser sur ses épaules. Cette sensation d’étouffement.

Ce soir, elle devra s’habiller. Sourire et converser. Chasser la fatigue, un verre à la main et se frayer une contenance près des conversations insipides.

Elle ouvre la page 148, attrape une phrase, se glisse dans la peau d’un autre. Elle sent son pouls de papier. Une porte se ferme sur le narrateur, elle le sent souffrir, de cette solitude grise qui, glissée entre les caractères d'imprimerie, la réconforte et l’apaise. Soutirer un peut-être. Un chapitre encore et elle y puisera la force de se lever, d’accepter l’invitation. Elle dénudera l’ennui au milieu du brouhaha de ces étrangers aux chemises impeccables et aux existences bien rangées. Elle distillera politesse et faux semblants. Elle saura patienter avant de la voir arriver, un plat de petits fours à la main, guindée dans sa jupe au genou. Il lui suffira de voir ses épaules fragiles se redresser, ce sourire timide pour savoir qu’elle a fait le bon choix. Elle acceptera que l’amitié se nourrisse de ces menus sacrifices comme de l’intimité complice d’un tête-à-tête.

Le garçon de café a glissé la note déchirée sous les menue monnaie. Ecorné de neuf, le livre s’est glissé dans une poche de son sac. Elle se lève et attrape au vol le mouvement des autres. Légère.

Posté par caro_carito à 09:23 - Les heures passées - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

se laisser prendre pas nos pensées...et puis que ne ferait-on par amitié....

Posté par tristale, 21 juin 2009 à 10:22

" Elle ouvre la page 148, attrape une phrase, se glisse dans la peau d’un autre. Elle sent son pouls de papier. Une porte se ferme sur le narrateur, elle le sent souffrir, de cette solitude grise qui, glissée entre les caractères d'imprimerie, la réconforte et l’apaise. "

" Elle se lève et attrape au vol le mouvement des autres. Légère. "

J'ai ressenti déjà ce mouvement de va-et-vient entre le monde qui s'ouvre entre les caractères imprimés sur la page blanche et la vie qui ressurgit du désert des sentiments... Un sourire qui s'allume, un apaisement, un sentiment de légreté qui nous fait soudain le poids de ce monde opaque...

Il me semble que c'était avec la lecture du Bois de Bouleaux" de Stanislaw Iwaskiewicz (bouquin magique que j'ai malheureusement égaré depuis...) ... je pensais au sort du "malheureux" mais si heureux héros miné par la tuberculose et vivant ses derniers instants les plus doux près d'une femme généreuse et presque muette...

Bises et bravo, chère Caro ! Car ton petit récit est merveilleux... riche d'images nouvelles et de sentiments merveilleux... Ton STYLE transcende... tellement plein de pseudo-z'écrivains, aujourd'hui... La sobriété et le coeur, la force des images qui naissent... Merci aussi de ta visite qui m'a réchauffé le coeur...

Posté par dourvac'h, 21 juin 2009 à 11:47

Elle n'a rien volé du tout !!!
Elle a pris du temps pour Elle, c'est tout !!!
Certaines s'envolent dans les nuages, d'autres rentrent dans les livres ;-))
Mis Caro, je t'embrasse

Posté par Teb, 21 juin 2009 à 20:56

J'adore comme d'hab'

Encore ce cocktail d'instants secrets et fragiles,d'apparences, d'incertitudes et de doutes, et puis derrière tout cela, l'espoir, non, la volonté de la vraie vie...

Posté par Antiblues, 22 juin 2009 à 07:18

Le pouls de papier, bon sang, ce que j'aime ça !
En peu de mots tu le concrétise, ce pouls de papier.

Posté par phil, 22 juin 2009 à 13:12

Argh oui trsitale, on parle souvent de l'amour mais...

Dourvac'h, ouah, quel beau comm. Je vais rougir. J'ai bcp aimé le feuilleton paru sur ton blog.

Teb, c'est un peu ça, une histoire où l'on reste sur un nuage...

Posté par caro_carito, 22 juin 2009 à 18:36

Antiblues, s'est si fragile cette volonté qui se nourrit de papier et de rêves.

Phil, contente de te revoir. J'ai tjrs l'impression en lisant que les personnages prennent vie.

Posté par caro_carito, 22 juin 2009 à 18:37

Bien mis en scène, ce pouvoir du livre.

Posté par gballand, 22 juin 2009 à 23:31

Oui, comme mon ami Dourvac'h, c'est toujours un VRAI bonheur de te lire, je déguste tes mots ...

Muchos Besos Caro C

Posté par Servanne, 23 juin 2009 à 09:26

Merci Gballand

Gracias Servanne. Alors ce cadeau... ;o)

Posté par caro_carito, 23 juin 2009 à 12:06

Très beau texte, caro, et superbement écrit.

As-tu déjà lu "A Room of One's Own" par Woolf ou encore, "To Room Nineteen" par Doris Lessing, ou encore "The Awakening" par Kate Chopin ?

Grâce à toi, je retrouve mes vieux recueils, je retombe sur une montagne de lecture que je me suis promise il y a longtemps.

Tant de pages 148, si peu de temps ! ;-)

Posté par joye, 23 juin 2009 à 14:28

Joye, je te les piquerais bien!

Posté par caro_carito, 24 juin 2009 à 09:31

Trop longtemps que je n'étais pas venue ici, beaucoup de lignes à dévorer, et juste un petit comm pour te dire que ce texte là, c'est mon chouchou !

Posté par Tiphaine, 14 septembre 2009 à 22:36

Oh iphaine comme je te comprends.

Posté par caro_carito, 15 septembre 2009 à 14:25

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