17 juin 2009
En Angleterre
Les impromptus nous invitent cette semaine en Angleterre:
Ici la version courte sur leur site: http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/index.php?2009/06/17/5835-caro_carito-en-angleterre
Juste après, la version longue.
Le voyant du répondeur clignotait. Elle appuya sur la touche rewind et entendit au bout de quelques secondes une voix jeune qui l’invitait à passer prendre son dossier. L’agence de voyages.
Elle déballa avec soin les primeurs achetées au marché, l’entrecôte dont on apercevait la couleur sang à travers le papier d’emballage. D’ici une heure, on lui livrerait les courses faites à l’hyper du coin. En regardant à travers la fenêtre, elle apercevait un bout de ciel brouillé et quelques grappes de cerises rougissantes. Il n’était pas quatre heures et elle ne se résolvait pas à faire autre chose qu’écouter distraitement le verbiage de la radio. Elle repassait sans cesse la scène qui se déroulerait se soir.
Installé confortablement dans son fauteuil club, il serrerait un verre de Romanée Conti de sa poigne épaisse. Son blackberry serait à l’état de veille, sur la surface transparente de la table de salon. Pas besoin de vérifier la note B5/28 (B pour Bobonne, s’était-elle interrogée à propos du classement énigmatique de son mari, 28 indiquant la semaine en cours et le 5 le nombre de mariages). De mémoire, il ferait défiler le chapelet des tâches qui lui étaient assignées chaque dimanche soir. En fin de tirade, il reviendrait à la charge : « Alors les vacances, enfin organisées ? - Je viens de recevoir le programme. L’Angleterre. » Elle ne le regarderait pas, pas plus qu’elle ne fixerait le dessin délicat de leur tapis chinois. Un éclair d’insatisfaction précèderait les mots incrédules qui sortiraient en éructant de sa large bouche. « L’Angleterre. Mais tu es folle ! Je t’ai demandé des vacances ; c'est-à-dire de l’exotisme, de la détente, du dépaysement. Tu m’envoies dans ce pays moche à souhait où il fait froid, il pleut. Franchement, comment as-tu pu penser à … l’Angleterre ?!
- Le football ?
- C’est ça, tu vas me traîner dans ce trou qu’est Liverpool, tant qu’on y est pour visiter le stade. Les banlieues miteuses, j’y ai grandi. En plus, les clubs anglais sont naze cette année. L’avenir c’est le Barça. Je suis sûr que tu ne connais que Beckham, ses piercings et sa belle gueule en foot. P… d’île où les rares femmes sexies s’appellent Camilla ou Maggie et ont un teint de placoplâtre. Et il va falloir que je parle anglais!
- Tu racontes partout que tu débrouilles plutôt bien.
- Oui, en négo, pour dire non et faire baisser les prix. Mais il va falloir que je me farcisse, la conduite à gauche et les panneaux en british. Et n’oublie pas que mes clients sont américains. Eux, ils ne parlent pas avec une pince à linge sur le nez. Et qu’est ce qui il y a à visiter au-delà du Channel ? » Elle jetterait sans enthousiasme un vague regard à la brochure colorée. Après tout, elle connaissait le programme par cœur, c’est elle qui l’avait concocté.
- Des musées, la tour de Londres. Stratford-upon-Avon, la ville de Shakespeare. D’ailleurs, une soirée y est prévue pour assister au Roi Lear dans le cadre d’un festival d’été.
- Se cailler dehors pour entendre un zombi gothique hurler « to be or no to be ». Et puis quoi encore ! Tu veux aussi que je fasse une révérence devant la Reine.»
Elle entendrait sa respiration pesante. Il ahanerait, chercherait son souffle. Il sifflerait enfin : « Je parie que je vais me taper des visites de jardins, éternuer devant des parterres de roses boursouflées qui vont me coller une allergie perfide et je ne mentionne même pas le thé à quatre heures où je vais tremper un pudding ranci depuis minimum quatre semaines avant Noël. » . Elle observerait alors sa bouche s’ouvrir pour proférer la phrase fatidique et s’interrompre au beau milieu, la voix encombrée de reproches. Cette phrase qui les avaient éloignés l’un de l’autre depuis le début de leur mariage.
« Et on mangera quoi ! Et on boira quoi ? De la pisse d’âne, là-bas il n’y a pas même de vin ! »
Elle verrait ses petits yeux s’enfoncer dans la graisse comme aspirés par un tour de vis, son double menton flageoler et une angoisse palpable secouer les plis de graisse qui drapaient sa silhouette courtaude. Il se lèvera et sortira, l’air courroucé. Renversant son verre de vin, le troisième depuis qu’il était rentré. Cinq verres de vin par jour. Il se réfugierait dans son bureau et passerait peut-être sa dose à six ou redescendrait, acceptant la trêve.
Elle saturait des tinto de la Rioja, des blancs de la vallée du Rhin, du Sidi Brahim, du Tokay, des cépages Carmenere du Chili et Chardonnay australiens, du tanin des crus de l’Afrique du Sud. Elle regarda la photo de la Tour de Londres. L’entrée n’était pas donnée. Tout comme le voyage. Entre location d’Austin martin et hôtel de charme, goûts de monsieur. Mais elle avait si longtemps rêvé de ce carême de visites de caves et de restaurants grandiloquents. Elle lut avec attention la petite note historique. Et sentit l’ombre grise de la tour, de ses murs et les silhouettes obsolètes de ses anciens habitants. Elle les verrait défiler les uns après les autres, les rois fantoches dépossédés par des reines louves, l’écho boiteux de King Richard III à la réputation défenestré par le Tudor suivant et de ses neveux trépassés, Warwick à l’âme vile et au surnom si doux, « faiseur de roi », la frêle Jane Grey et les épouses au cou offert à Henri VIII. (D’ailleurs, elle lui trouvait maintenant un vague air de ressemblance avec sa barbe courte, ses costumes à rayures colorées et ses bajoues écarlates. Et sa propension maritale également). Elle n’en pouvait plus de ces destinations bouffies de visites de caves et de restaurants grandiloquents. Elle voulait un banc en bois sombre et des solives, avec Purcell en musique de fond. Et attraper l’instant magique où ses songs and catches envahiraient un pub comme sous les Stuart. Et trinquer, à une douce période de jeûne et de carême, une bière blonde et délicatement mousseuse au col au creux de sa paume. Une seule question la taraudait encore, alors qu’elle entendait avec délice l’ouverture de Guillaume Tell sur Inter, prélude à la verve ensoleillée de Frédéric Lodéon : ferait-elle le voyage seule ou son mari accepterait-il l’armistice ?
Pour Purcell http://www.deezer.com/fr#music/album/93098
Commentaires
Tout un programme, ce voyage... Moi, j'irais seule, définitivement!
hé hé. En fait, je crois que je préfère la version courte...
Et j'avoue qu'une visite historique de l'Angleterre avec conf et tout du moyen âge à fin du règne d'elisabeth me plairait.
Un merci à la maison ...
je vais faire un tour
On y retournerais bien
Mais il est vrais qu il faut avoir un bon portefeuille pour séjourner la bas. J en garde des bons souvenirs. La biere y est délicieuse et variée
Bonne soirée Latil
Une petite indication sur le prix de la visite à la Tour: http://freurostarplanet.wwte.com/pub/agent.dll?qscr=tsdt&stat=5&flgc=0&loid=178279&ofid=5836&wtid=28&eapid=0-30026
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=392906&pid=14114393
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
