Les Heures de Coton

Des mots, des livres et encore des mots

03 mai 2008

le défi du Samedi

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Voilà, voilà le dernier texte. Une fée Klo-chette nous a donné une consigne et c'est sur: http://samedidefi.canalblog.com/

Posté par caro_carito à 10:12 - Le tourbillon des mots - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Hommage 2ème partie

J'ai écrit ce texte pour quelqu'un qui nous a quittés. Puisse-t-il avoir trouver ce qui l'a fait partir.


Une poignée de sable

Il regarde encore une fois ces nuances du ciel familier, celui qui se découpe entre la tour de droite avec ses murs tagués et les hautes cimes des arbres du petit parc. Celui qui jouxte le square où s’agglutinent d’ordinaire les enfants. Il n’y a plus personne. Il est 19h et tous sont attablés, déjà vissés devant leur écran tant de pouces acheté à crédit. Il est seul, assis sur ce vieux banc de bois écaillé, et il se sent faire corps avec lui. Il n’a pas 32 ans mais il se sent vieux et usé. Il devine que ses traits sont creusés, à force de désespoir. Il soupèse le tissu léger de son veston. C’est le plus beau de sa garde-robe, un peu léger pour la saison. La nuit va bientôt tomber et son imperméable léger ne le réchauffera. Mais il fait froid aussi chez lui et les murs suintent l’humidité. Et puis, il n’a pas grand-chose à manger. C’est pourtant le début du mois mais il n’a pas osé sortir faire les courses. Il a parfois de ces phobies stupides, comme si les gens savaient. Mais les gens ne savent pas, ils se moquent bien de lui, ils ne le remarquent même pas.

Il y aura aussi sans doute un ou deux messages sur son répondeur, sa mère, sa sœur pour savoir si l’entretien s’est bien passé. Il n’a pas envie d’entendre la note frêle d’espoir qui vibrera dans leurs voix. Il sait d’avance qu’il n’aura pas le courage de les rappeler. Pas ce soir. Le ciel se teinte de couleurs de sang. Comme pour une fête, un peu triste, un peu raté. Il repense à cette gravure qui était accrochée dans une des salles de classe de sa petite enfance. Un géant dont les épaules croulent sous le poids du monde. Enfant, il s’était longtemps demandé comment un homme pouvait soutenir cet effort indéfiniment.

Le premier frisson du soir. Il ferme les yeux. Il devine que l’obscurité s’infiltre dans les cours bétonnés, le long des murs miteux de la résidence. Il n’a pas froid encore, juste cette caresse humide qui s’abîme sur sa peau, sur ses mains. Cette morsure, si cruelle, qu’il ne sait jamais si c’est le chagrin ou si c’est le souffle glacé de la nuit qui arrive, qui l’a causée.

Son cœur est las. Il se sait épuisé. Chaque matin, se lever, pousser la nouvelle journée devant lui sans se perdre. Ecrire des lettres, appeler des inconnus et se vendre, sortir une heure pour ne pas devenir fou dans ce studio dénudé. Eviter les supermarchés, le centre ville. Il sait qu’il devrait, au moins côtoyer quelques autres, des bribes d’une vie qui fut la sienne jadis. Combien de fois lui a-t-on conseillé de voir ses amis ? Il sourit presque, il en a si peu, une espèce qui se réduit comme peau de chagrin. Il sait bien que s’il insistait, il pourrait passer avec eux une heure ou deux, mais il les sent mal à l’aise. Tout sujet de conversation se métamorphose en chausse-trappes : ne pas parler de destination de vacances, de cinéma. Puisqu’il n’a plus les moyens de sortir. Ne pas évoquer la politique, les projets. Il se souvient d’une soirée où un des convives avait rappelé un propos de campagne : « Travailler plus pour gagner plus. » Il avait senti alors le poids du regard de ceux qui savaient. Heureusement, à cet instant, le roastbeef avait été légèrement récalcitrant. Par la suite, il n’avait plus jamais été invité avec d’autres. Un petit repas simple en semaine. Et puis, au fil des mois, seul un coup de fil isolé lui rappelle parfois qu’il a eu des amis. Il n’a plus le courage d’affronter leur regards, les non-dits, les conseils qui meurent sur leurs lèvres : « Bouge-toi, tu es sûr que tu ne demandes pas trop pour ton salaire... » Des amis ! Il n’en peut plus du monde. Il veut oublier. Effacer, cette douleur qui étreint son cœur chaque matin, qui augmente à chacun de ses souffles. Ce poids qui le réveille chaque nuit et le tient éveillé, les yeux grands ouverts, effrayés.

Un chien galeux traverse le square. Il a l’air heureux, il gambade. L’animal jette un bref coup d’œil à cet homme silencieux. Il s’arrête un instant, s’assoit, histoire d’asticoter quelques puces et repart comme il est venu. L’homme soupire. Il sent bien une envie sourde de pleurer. Il compte dans sa tête et parvient à refouler ses larmes. Il prend sa tête entre ses mains. Il sait ce qu’il ne supporte plus, ce qui le mine. Il voudrait pouvoir le réduire en miettes. La peine, le sentiment d’être inutile, il arrive à les tenir en respect mais ça non. Ce sale petit espoir, à chaque entretien, à chaque enveloppe dans sa boîte aux lettres. Ce maigre bout de croire quand il aperçoit le voyant lumineux de son antique répondeur. Il n’y arrive plus. A chaque fois, une fin de non recevoir et ce coup de poignard qui lui transperce le cœur…

Il se lève et s’accroupis devant le bac à sable. Il en attrape une poignée qu’il laisse s’écouler entre ses doigts. Il aimait bien cela quand il était petit, construire et creuser des tunnels dans la surface meuble. Aujourd’hui, il ne joue plus, il laisse chaque grain caresser sa paume comme un dernier adieu de la vie. Il est temps, il a pris sa décision. Il faut le faire et vite. Il regarde une dernière fois ce petit banc qui a soutenu si longtemps son dos épuisé, ce ciel qui se voile. Il ne sent plus le poids qui dévorait ses joies et ses pensées. Il devine juste la feuille légère, pliée en quatre dans sa poche. Ce soir, il entrera peut-être dans un monde, qui lui apportera un peu de paix.

Posté par caro_carito à 07:20 - Les heures passées - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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