03 mai 2008
Hommage 2ème partie
J'ai écrit ce texte pour quelqu'un qui nous a quittés. Puisse-t-il avoir trouver ce qui l'a fait partir.
Une poignée de sable
Il regarde encore une fois ces nuances du ciel familier, celui qui se découpe entre la tour de droite avec ses murs tagués et les hautes cimes des arbres du petit parc. Celui qui jouxte le square où s’agglutinent d’ordinaire les enfants. Il n’y a plus personne. Il est 19h et tous sont attablés, déjà vissés devant leur écran tant de pouces acheté à crédit. Il est seul, assis sur ce vieux banc de bois écaillé, et il se sent faire corps avec lui. Il n’a pas 32 ans mais il se sent vieux et usé. Il devine que ses traits sont creusés, à force de désespoir. Il soupèse le tissu léger de son veston. C’est le plus beau de sa garde-robe, un peu léger pour la saison. La nuit va bientôt tomber et son imperméable léger ne le réchauffera. Mais il fait froid aussi chez lui et les murs suintent l’humidité. Et puis, il n’a pas grand-chose à manger. C’est pourtant le début du mois mais il n’a pas osé sortir faire les courses. Il a parfois de ces phobies stupides, comme si les gens savaient. Mais les gens ne savent pas, ils se moquent bien de lui, ils ne le remarquent même pas.
Il y aura aussi sans doute un ou deux messages sur son répondeur, sa mère, sa sœur pour savoir si l’entretien s’est bien passé. Il n’a pas envie d’entendre la note frêle d’espoir qui vibrera dans leurs voix. Il sait d’avance qu’il n’aura pas le courage de les rappeler. Pas ce soir. Le ciel se teinte de couleurs de sang. Comme pour une fête, un peu triste, un peu raté. Il repense à cette gravure qui était accrochée dans une des salles de classe de sa petite enfance. Un géant dont les épaules croulent sous le poids du monde. Enfant, il s’était longtemps demandé comment un homme pouvait soutenir cet effort indéfiniment.
Le premier frisson du soir. Il ferme les yeux. Il devine que l’obscurité s’infiltre dans les cours bétonnés, le long des murs miteux de la résidence. Il n’a pas froid encore, juste cette caresse humide qui s’abîme sur sa peau, sur ses mains. Cette morsure, si cruelle, qu’il ne sait jamais si c’est le chagrin ou si c’est le souffle glacé de la nuit qui arrive, qui l’a causée.
Son cœur est las. Il se sait épuisé. Chaque matin, se lever, pousser la nouvelle journée devant lui sans se perdre. Ecrire des lettres, appeler des inconnus et se vendre, sortir une heure pour ne pas devenir fou dans ce studio dénudé. Eviter les supermarchés, le centre ville. Il sait qu’il devrait, au moins côtoyer quelques autres, des bribes d’une vie qui fut la sienne jadis. Combien de fois lui a-t-on conseillé de voir ses amis ? Il sourit presque, il en a si peu, une espèce qui se réduit comme peau de chagrin. Il sait bien que s’il insistait, il pourrait passer avec eux une heure ou deux, mais il les sent mal à l’aise. Tout sujet de conversation se métamorphose en chausse-trappes : ne pas parler de destination de vacances, de cinéma. Puisqu’il n’a plus les moyens de sortir. Ne pas évoquer la politique, les projets. Il se souvient d’une soirée où un des convives avait rappelé un propos de campagne : « Travailler plus pour gagner plus. » Il avait senti alors le poids du regard de ceux qui savaient. Heureusement, à cet instant, le roastbeef avait été légèrement récalcitrant. Par la suite, il n’avait plus jamais été invité avec d’autres. Un petit repas simple en semaine. Et puis, au fil des mois, seul un coup de fil isolé lui rappelle parfois qu’il a eu des amis. Il n’a plus le courage d’affronter leur regards, les non-dits, les conseils qui meurent sur leurs lèvres : « Bouge-toi, tu es sûr que tu ne demandes pas trop pour ton salaire... » Des amis ! Il n’en peut plus du monde. Il veut oublier. Effacer, cette douleur qui étreint son cœur chaque matin, qui augmente à chacun de ses souffles. Ce poids qui le réveille chaque nuit et le tient éveillé, les yeux grands ouverts, effrayés.
Un chien galeux traverse le square. Il a l’air heureux, il gambade. L’animal jette un bref coup d’œil à cet homme silencieux. Il s’arrête un instant, s’assoit, histoire d’asticoter quelques puces et repart comme il est venu. L’homme soupire. Il sent bien une envie sourde de pleurer. Il compte dans sa tête et parvient à refouler ses larmes. Il prend sa tête entre ses mains. Il sait ce qu’il ne supporte plus, ce qui le mine. Il voudrait pouvoir le réduire en miettes. La peine, le sentiment d’être inutile, il arrive à les tenir en respect mais ça non. Ce sale petit espoir, à chaque entretien, à chaque enveloppe dans sa boîte aux lettres. Ce maigre bout de croire quand il aperçoit le voyant lumineux de son antique répondeur. Il n’y arrive plus. A chaque fois, une fin de non recevoir et ce coup de poignard qui lui transperce le cœur…
Il se lève et s’accroupis devant le bac à sable. Il en attrape une poignée qu’il laisse s’écouler entre ses doigts. Il aimait bien cela quand il était petit, construire et creuser des tunnels dans la surface meuble. Aujourd’hui, il ne joue plus, il laisse chaque grain caresser sa paume comme un dernier adieu de la vie. Il est temps, il a pris sa décision. Il faut le faire et vite. Il regarde une dernière fois ce petit banc qui a soutenu si longtemps son dos épuisé, ce ciel qui se voile. Il ne sent plus le poids qui dévorait ses joies et ses pensées. Il devine juste la feuille légère, pliée en quatre dans sa poche. Ce soir, il entrera peut-être dans un monde, qui lui apportera un peu de paix.
Commentaires
plus qu'émouvant !
c'est ça le grand plongeon dans la douleur de se sentir inutile, inexistant, l'envie de ne plus souffrir, l'ultime pas de la dépression grave
mon dieu, quel gachis :(
Un texte tres dur, mais qui sonne vrai, helas...
Je voulais pas passer le 1er mai sans un mot pour cet être qui s'en est allé la semaine dernière et dont je connaissais les parents.
Magnifique, encore ! (mets un "x" à "dans leurs voies" pour voir ?)
C'est fait, n'hésitez pas pour les corrections, c'est fait pour. Merci Loïs. j'ia mis un texte en ligne sur le défi du samedi
C'est un très bel hommage que tu offres avec tes mots, comme une passerelle vers cet homme desespéré, comme un moyen de nous rapprocher de lui et de tenter de comprendre ce qui peut mener à un tel geste.
Cela me fait penser à la chanson "Perles Rouges" de Thierry Romanens. C'est un chanteur suisse habituellement plein d'humour, mais qui sait aussi faire preuve de sensibilité notamment quand il évoque, dans cette chanson (hommage à un écrivain suisse qui a fait le même geste), l'état d'esprit de l'homme qui est poussé au suicide.
Tu peux l'écouter ici, si tu veux : http://www.myspace.com/thierryromanens
Ne plus être "dans" le monde...et l'attente des autres aussi. Ne plus pouvoir faire face...c'est dur.
Seb j'écouterai demain
Klo, oui. Je trouve cela tellement inhumain. De ne pas trouver sa place.
Seb j'écouterai demain
Klo, oui. Je trouve cela tellement inhumain. De ne pas trouver sa place.
moi aussi ça me rappelle quelqu'un et ça me donne froid tout à coup.....
Vous montrez bien la lassitude qui s'empare du personnage, la difficulté à bouger, à se soulever. L'accablement.
Et nous on ressent cet accablement et on comprend combien chacun se retrouve seul face à cette vacance de l'âme.
Bravo !
Merci Papistache, merci pour lui.
Bel Gazou j'espère que le soleil t'a réchauffé un peu
C'est sensible, émouvant, et ça sonne vraiment juste. Je le sentais proche à le toucher en tendant la main, cet homme fatigué.
C'était une belle idée tes textes pour le 1er mai.
Merci, j'avais envie de faire qqch qui fasse réfléchir par revendiquer.
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=392906&pid=9041937
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
