Les Heures de Coton

le rendez-vous du samedi, parfois

Parfois certains textes m'habitent plus que d'autres. Celui-là, je l'ai dans la tête depuis une semaine. J'ai noté des petites choses, je l'ai commencé, amendé, développé et puis, pour des raisons indépendantes de ma volonté, je n'ai pas pu le finir hier, comme je le voulais. alors aujourd'hui...

J'ai mis dedans l'esprit de ma famille, un peu décalé, un peu rêveur, j'y ai mis la rencontre avec l'Araucanie, j'y ai ajouté les trains avec lesquels j'ai parcouru, je parcours encore bien des distances. J'ai ajouté la mer de Puerto Saavedra, l'aura des mille étangs, à Mézières en Brenne, un peu de ces contes du Berry, la tornade qui avait secoué Maubeuge, et les jonquilles du caillou qui bique. J'y ai glissé les sandwichs des vacances et un bout de Bretagne, peut-être l'ombre de mon chien et ce que nous craignons de l'avenir. L'espoir pour demain et le présent, que Prévert trouvait parfois si joli. J'ai écrit une histoire que j'ai lue aux hommes ce soir, ils ont bien aimé même s'ils n'ont pas tout compris. Ecouter une lecture n'est pas un exercice facile...

Les autres textes au bout du défi : http://samedidefi.canalblog.com/

Le thème : le wagon.

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Les jours meilleurs

Il était arrivé dans la nuit. Cependant, dans la folie qui avait suivi Félicie, dernière-née des tempêtes qui balayaient le Pays des Gaillerons depuis le 12 février, personne ne s’était rendu compte de sa disparition. Le village avait eu son compte de toits pulvérisés, de vieillards envolés, d’inondations, de vaches en goguette, de pillage et de pénurie. Alors la disparition d’un wagon d’une compagnie de chemin de fer économiquement à l’agonie, qui pouvait s’en soucier ?

Lorsque Bastien est venu nous avertir de sa présence incongrue une semaine après la catastrophe, nous avons fermé la porte de la maison à double-tour. Après avoir intimé au chien d’attaquer tout intrus et l’avoir laissé, nous avons parcouru la distance qui nous séparait du bois des Luets.

Le wagon nous attendait à l’ombre d’un érable, presque fringant ; sa porte entrouverte nous invitait à pénétrer dans un intérieur impeccable. Une première classe. Nous avons fait le tour en potentiels propriétaires. Deux couchettes dans le compartiment des contrôleurs. A peine quelques feuilles et quelques branches accrochés aux vitres et pas une éraflure. A croire qu’il avait poussé, d’un coup, là au fond du pré, comme les jonquilles surgissent au printemps.

La première fois que nous avions embarqué, nous nous étions décidés pour le pays des mille étangs. Le printemps était encore timide. Nous avions pris les parkas et le panier rempli de saucissons et de jambon-beurre-cornichons. Le café était resté au chaud dans le thermos et, à midi, nous avions étendu sur l’herbe une vieille couverture. Jeux de ballons et courses avaient ponctué la journée. Pendant le retour, sur les murs verts du wagon, les enfants avaient accroché des dessins de pièces d’eau colorées. J’avais tracé un itinéraire zigzagant sur la page arrachée d’un vieil atlas : terre de Picadou, étang d’Hardouine et de Bignotoi. Joachim avait raconté des histoires d’écrevisses américaines et de meurtres non résolus, il avait parlé d’une vieille guerre avec des américains et des allemands, des histoires de pêche et de chasse. Nous étions rentrés, fourbus, comme si nous avions effectivement franchi des dizaines de kilomètres ; le wagon n’avait pourtant pas bougé d’un iota.

C’est pendant l’été où nous voyagions le plus, l’Espagne et le Luxembourg, la Bosnie-Herzégovine, de plus en plus en loin, de plus en plus longtemps. En 2036, notre première traversée des Etats-Unis. A nous les vastes plaines, l’odeur de T-Bone grillé que même les courants d’air ne parvenaient pas à chasser. Du coca, des beans et du bacon au petit déjeuner. A Pâques, nous allions invariablement voir la mer, comme un pèlerinage. Joachim préférait les Landes, les enfants tour à tour, Marseille, Antibes, ou Perpignan. Je voulais la longue bande claire et humide du Sillon voire une des plages sauvages cachées entre Cancale et Saint-Malo. A la fin du jour, nous replions nos rêves et rentrions.

La nuit s’approche derrière le vieux bosquet. Il me faut retourner au wagon ; un enfant a oublié un jeu ou un nounours. Il faisait si chaud aujourd’hui que nous avons pris des bassines et des bidons remplis d’eau. Nous avons traversé l’Atlantique jusqu’en Araucanie, visitant Temuco, la ville de Pablo Neruda, regardant les trains de son enfance, touchant le sable de Puerto Saavedra. Ensuite nous avons joué à faire naître des vagues et des embruns dans des cuvettes en vieux plastique. Les mers sont aujourd’hui si sales que l’on ne s’en approche pas.

Après avoir rapidement trouvé la peluche retardataire, je me suis assise sur une banquette. Près de la vitre, une feuille recouverte d’un poème s’agite doucement.  Ce matin, après l’avoir accrochée, j'ai cru apercevoir une mouette brisant le ciel et, plus loin, l’océan, identique à ceux que j’avais croisés quand il était encore possible de pousser les frontières et de voyager.

Immobile dans la pénombre fragile, je me rappelle la mer, je repense à l’odeur saline que nous ne reconnaitrions sans doute plus. Ici, nous pouvons croire en des jours meilleurs. Dans ce wagon qui semble être né, dans un champ, d’une tempête et d’un poème de Pablo Neruda.

 

Oh ! long Train de nuit,

souvent

du sud en direction du nord,

au milieu des ponchos mouillés,

des céréales,

des bottes que la boue raidit,

en troisième classe,

tu as déroulé la géographie.

C’est peut-être alors que j’ai commencé

la page terrestre,

que j’ai appris les kilomètres

de la fumée,

l’étendue du silence.

 

Pablo Neruda : Mémorial de l'île Noire (1964. extraits)

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Portrait par Louise Warren

EFFACEMENT

Je m'incline devant les êtres qui durant toute leur vie ont serré le silence sur eux-mêmes comme un livre lourd et important.

Bleu de Delft - Louise Warren - typo essai

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Lire en janvier

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"Notre centre nautique, comme la mairie l’appelait pompeusement, était une piscine Tournesol, en forme d’igloo moderne avec des hublots. Sa structure permettait, quand le temps était beau, d’en ouvrir une partie au grand air. Le tout ressemblait à un vaisseau spatial, typique des années 1970. A l’intérieur surtout, l’impression d’architecture futuriste était saisissante, avec ses grandes arches métalliques coulissantes et sont centre tout rond, hypnotisant les nageurs qui faisaient la planche. Elle a été détruite depuis, comme la plupart de ces piscines construites à la hâte, dans un grand élan national."

Arrêt sur image. Je revois sans peine la piscine près du Cora, moderne comme les engins volants qui envahissaient certains livres jeunesse. Mais ce n’était pas mon quartier, trop éloigné ; je passais juste devant. J’allais à la vieille piscine près de l’hôpital, en face de l’hospice. Elle avait dû être belle et moderne avec sa façade et sa disposition art déco. A mes yeux d’écolière, elle paraissait aussi étrange et un peu effrayante avec ses cabines qui s’ouvraient sur le bassin et ses deux plongeoirs. Je la trouvais un peu sale ; elle n’était sans doute que vieille.

Le roman Le Premier été – Anne Percin – Babel dont est tirée la citation d’entame a eu ce don de me faire revenir dans le passé. La bande son, étonnante pour un livre, semblait prendre vie, me ramenant à des heures adolescentes, à leurs émois, à la solitude étouffante, à ce que ces années prédestinent ou pas de nos devenirs. Le tout servi par une écriture subtile qui ose un je tout en sensibilité.

Un livre que l’on met de côté, en surlignant le nom de l’auteur. Et on se fait une joie du prochain roman de l’auteur que l’on lira. 

"Il venait d’apprendre la raison à grands coups de pied dans le cœur. Les leçons de courage sont des leçons de cruauté."

 

 

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Le défi du samedi

Des lustres que je n'ai pas participé aux défis mais comme c'est Walrus qui s'y colle ; je ne résiste pas. Ecrit juste avant minuit.

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Le don

Ils s’étaient tous penchés sur son berceau, oncles, tantes, chiens, chats, hamsters, ange-gardien, fantômes, pères biologique ou attestés dans les registres, mère de cœur et de ventre, ainsi que la tripotée de frères, sœurs, cousins et petites cousines. Aucun n’était muni de baguette magique mais chacun prodiguait au nourrisson né ce 25 décembre à minuit, non pas dans l’étable mais sur le clic clac du salon, mille dons et mille vertus.

L’Emmanuel comme on le surnomma aussitôt les détrompa très vite et, lorsqu’il atteignit ses quinze ans, la famille disloquée par les divorces et les coups hasardeux et habituels du destin ne lui promettait plus rien si ce n’est une vie ordinaire. Le gamin continua donc son bonhomme de chemin.

C’est plus tard, que l’on se rendit compte de son don, ou plutôt du don qu’il avait choisi parmi tous ceux que lui avait donnés la nature. Allez, je vous en dévoile quelques-uns pêle-mêle : imbattable au poker, au scrabble, au bridge et à la crapote – pouvoir infléchir n’importe quelle assertion philosophique en deux coups de cuillère à pot de nutella – découvrir le meurtrier quel que soit le polar, Mary Higgins Clark ou Colin Dexter – ne jamais rater la mayonnaise, le soufflet au parmesan et le bus de 6 h 47. J’en passe.

L’Emmanuel, c’était un gamin, puis un jeune à la barbe naissante et, sans doute aujourd’hui, un homme sage et avisé ; ce sera, si Dieu le peu causant l’autorise, un vieillard à la blanche chevelure et aux idées tranquilles. Le doué, parmi tous ce qui lui avaient été apportés en présent dès avant sa naissance, avait choisi – ô sagesse ! – le don d’ubiquité : il savait vivre sur terre et, en même temps, être heureux dans ses rêves.

Posté par caro_carito à 00:28 - - Commentaires [8] - Permalien [#]