Les Heures de Coton

27 janvier 2012

Un mot, une image, une citation

Tous les textes ici http://motimagecitation.blogspot.com/LANTERNE_BLCHE_VOLET_872x662

Des symboles, une citation de La Fontaine bien connu et une photo.

Photo © suzanne/photospromenade.be


Trac

Je sens la toux qui secoue la salle. D’ordinaire, aucun bruit ne trouble la sérénité d’un spectacle. Sauf en hiver, dans ce silence qui précède les applaudissements ou les huées, dans cette pause entre deux mouvements, l’hésitation en fin de tirade. Bref, dans ces fêlures qui apparaissent dans l’ordre jamais assuré d’un dialogue, d’un acte, d’un ballet. L’orchestre peut se taire un instant ou le rideau se refermer sur un changement de décor ; les rangées se hérissent de quintes, d’éternuements et tempêtent jusqu’au prochain accord.


J’ai fait trois pas. Je sens derrière moi la tension de la troupe, le regard myope du metteur en scène. La première ce soir ! Je lève une main, puis une autre. Chacun son signe de croix ! Je lève les yeux vers la rampe d’éclairage. La violence blanche des spots me happe et aveugle mon trac. Un bref instant, je suis cet enfant sous la lampe assourdissante, la main tachée d’encre et marbrée de trois coups de badine. Je tire la langue, quinze fables de La Fontaine à recopier quinze fois chacune et à réciter le soir avant les prières. À phraser avec clarté sans l’ombre manquante d’une respiration, d’une virgule, d’une voix qui ne doit pas faiblir sauf à point nommé.


J’ai grandi dans un village où le carillon tintinnabulait du matin au soir. Mâtines et laudes. Les vêpres. L’angélus. Les punitions pleuvaient, faisant des gamins du coin un troupeau silencieux aux paupières baissées. Mon père était tout aussi intransigeant que le voisin ou l’épicier. Simplement il s’était arrêté à un passage biblique et en avait conclu qu’il valait mieux lutter contre l’indiscipline des fils par des symboles forts plutôt qu’une pluie de coups : les lignes, la récitation et le réduit confiné auquel il avait adjoint cette grosse lampe. J’y passais mes congés, mes dimanches et même un Noël et deux anniversaires. La lumière était crue, la pièce sentait l’encre et j’avais mal au dos au bout de quelques heures sur la chaise en bois. Bientôt, Ronsard, Rabelais, Boileau et Victor Hugo n’eurent plus de secrets pour moi. Quant à La Fontaine, je l’exécrais. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Telle était la devise que mon père avait gravée en lettres rouges sur son manuel d’éducation.  

                             
Et puis la vie et un copain m’avaient conduit par hasard sur les planches d’un théâtre de banlieue. Une vieille femme y dirigeait un cours, elle gardait de sa jeunesse un rouge à lèvres corail et une passion pour une poudre de riz blafarde et une solide formation à la comédie française. Elle m’a tendu un texte, une fable. Je ne me souviens pas m’être dirigé ensuite vers le milieu de l’estrade. J’ai lu le titre et j’ai posé le papier à mes pieds. Comme aujourd’hui encore, j’ai fait trois pas, j’ai levé une main puis une autre. J’ai jeté un coup d’œil à la grosse lampe qui soudain a chassé mon trac. Une lampe blanche, laiteuse, monstrueuse. Et les mots ont filé, épousant le texte, marquant cet arrêt infime que l’on ne discerne pas, enrobant les voyelles, prenant appui sur mon corps, sur ma voix. Il n’y eut pas l’ombre manquante d’une respiration, ma voix avait faibli au point final, pas avant.


Je ne vois pas la foule assise dans le noir pas plus que le bout de la scène, le trou du souffleur vide, la cheminée qui n’en est pas une. Je suis dans mon salon, je parcours l’espace qui me sépare du sofa, je tire de ma poche une montre à gousset. Ce soir, nous jouons du Labiche, les trois coups sont loin. Plus aucun murmure ne distrait la salle. Je sens le claquement d’une fausse porte. Le trac m’a quitté depuis des années ou plutôt, dès que la lumière blanche éclate, il m’abandonne. Je ne dirais pas cela de La Fontaine.


Car j’entends toujours sa voix goguenarde me souffler des vérités assassines ; tiens celle-là par exemple… qu’affectionnait mon père « La crainte est aux enfans la première leçon. »  Ou celle-ci « Sache jeune homme qu’on rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter. » et il ajoute « N’ai-je pas raison ? N’ai-je pas eu toujours raison…» Eh oui, il a toujours raison, le bougre. ! Ils ont toujours eu raison… C'est ça, ils ont toujours eu raison... Hélas.

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25 janvier 2012

Karaoké

ParfoisBoule_a_facettes


Je n’aurais pas dû écouter cette chanson. Je ne me suis pas méfiée. Je l’avais bien entendue en venant dans la voiture. Mais les voix des autres filles avaient très vite recouvert les paroles et la mélodie. Nous avons piqué une crise de fou rire et ça c’est gentiment chamaillé parce que Pauline chantait archifaux. Sophie s’est retournée et a dit : « Alex a pris l’écran, l’ordi, le micro, tout. On se fera une petite séance karaoké pendant le week-end. Promis. » Nous avons continué à papoter, la route était encore longue avant d’arriver au gîte qu’Alex avait loué. Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà deux voitures. On s’est embrassé comme si nous nous avions pris un verre ensemble hier. Comme avant. Pourtant, pour certains d’entre nous, cela faisait bien cinq ans que nous n’échangions que des mails.


Le soir, alors que l’hiver avait déjà glacé les vitres, quelqu’un a allumé un feu dans la cheminée et nous nous sommes retrouvés devant des restes de gâteaux au chocolat et quelques bouteilles de vin. Nous n’avions pas encore l’âge de sortir les cartes pour une belote. Mais nous n’avions plus celui qui vous pousse à sortir en boîte ou au moins à prendre la voiture à l’aveuglette pour trouver un concert confidentiel. Et puis, il y a maintenant des flics qui traînent avec leurs petits ballons et des lundis avec retour à la case boulot. Plus personne n’avait envie de saluer l’aube.


Sophie a donc sorti le karaoké et tout le monde était ravi, même moi avec ma voix de casserole. J’avais déjà bu et surtout j’étais fière de moi. Nicolas était là, et je me sentais tranquille. La dernière fois, on avait faussé compagnie aux autres pour se réfugier dans sa bagnole. Aujourd'hui, il était venu seul ; normal c’était la consigne, un week-end entre potes de promo. Et personne n’avait encore ramené sa famille sur le tapis, nous avions aussi atteint l’âge où les divorces pleuvent. On avait juste mangé, réparti les lits, pris la mesure de l’endroit et aussi, sans le montrer, de nos visages. Bientôt, je le savais, un petit truc dans l’ambiance se détendrait comme si derrière les rides, les cheveux plus rares (la nature s’était montrée particulièrement cruelle envers Sébastien) ou les mèches blanches, rien n’avait vraiment changé. Alex a fait le fier avec son matériel Böse et l’écran s’est allumé. Ce fou avait même installé une boule à facettes. Nous étions tous là, souriants, presque fébriles.


Je n’aurais pas dû entendre cette chanson. Pas ici. J’aurais dû me méfier de moi d’abord, du vin et du passé qui ne meurt jamais tout à fait. La fille blonde est apparue sur l’écran et quand j’ai vu la mélodie dénouer en paroles tout ce que l’amour peut dire de plus banal et en même de plus émouvant, j’ai pris une claque. L’anglais est presque ma première langue. Elle l’est peut-être, car je suis née à Gloucester. C’est pourquoi je me dis que chaque fois que j’entends un titre en anglais, j'éprouve toujours ce frisson inattendu. Je n’ai pas trop de souvenirs de cette période, évidemment, et mon père en parle peu puisque sa femme, ma mère, y est morte. Ensuite, je l’ai suivi dans ses voyages avant que nous nous posions dans le XIVe à Paris.


Alors forcément quand j’ai vu les paroles défiler, que toutes les filles ont voulu s’emparer du micro et que je suis restée assise sur le vieux canapé, que j’ai deviné les mots plus que je ne les ai lus, j’ai senti mon cœur me fausser compagnie. Le canapé a émis une plainte, quelqu'un était maintenant assis à mes côtés. Je savais que c’était Nicolas.


Tout aussi évidemment, elles ont remis la chanson un nombre incalculable de fois, j’en avais la chair de poule. Nicolas s’est penché. Je crois qu’il m’a dit « ça me fait plaisir de te voir », mais je n’en suis pas sûre. J’ai tourné mon visage vers lui. C’est là que j’ai compris deux choses. Parfois, nos corps savent mieux que nous ce que nous cherchons à ignorer. Et que Nicolas et moi nous étions bien trop près l’un de l’autre.


Je ne sais pas ce qui ce serait passé si il n’y avait pas eu les applaudissements du public en délire pour cette énième reprise et si Charles ne m’avait pas tirée par la manche pour que je joue moi aussi à la chanteuse. J’ai lancé une blague à la cantonade et je me suis levée aussi sec. J’ai refusé de me retourner même si je savais qu’il me détaillait. Il y a eu pas mal de chansons, nous avons dansé. Vers trois heures, extinction des feux.


Pendant le week-end, je l’ai croisé, nous avons échangé quelques mots. « Leslie attend un enfant, c’est un peu tendu, car elle veut qu’il naisse à New York, mais pourquoi pas. » « Non je ne suis plus avec Guillaume. Depuis longtemps. Il était trop BCBG pour toi. » « Oui, j’ai un copain, par intermittence. Bien sûr, c’est sérieux. » Enfin je crois.


Heureusement, quelqu’un (moi) a planqué le karaoké si bien que le supplice ne s’est pas répété. Le temps est passé au beau et nous a jetés dehors pour quelques ballades en vélo et même du kart. Avec ces passages inévitables de « tu te rappelles… », j’ai bien senti qu’il m’observait. J’ai bien vu que je laissais traîner un peu trop mon regard sur lui.


Mais là il fait nuit et je suis dans la voiture avec Sophie, Pauline et Axelle. Nous ne parlons pas beaucoup : la fatigue et, demain, le retour à la vie normale. Soudain j’entends cette voix, je me concentre sur la nuit parce que je le revois s’approcher de moi : « Alex m’a donné ton numéro et ton mail. Tu changes tout le temps ! Tiens voilà ma carte. » Ce petit temps d’attente qui m’a semblé une éternité. « Tu m’as manqué. » J’ai senti que je flanchais et quand il s’est penché pour m’embrasser, sa peau contre ma joue m’a fait frémir. Et lui aussi. Les corps frissonnent et un monde s'écroule sans plus de bruit.


J’ai sa carte au fond de ma poche, les filles chantent doucement qu’elles vont trouver quelqu’un comme lui, que parfois l’amour dure et que parfois il fait mal. Parfois.

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23 janvier 2012

RV du lundi

Dans le livre offert par l'école des loisirs, lire est le propre de l'homme, Susie Morgenstern répond à cette question, pourquoi je lis. Mon tiercé du jour est composé des réponses 5 - 19 - 25.

5. Je lis parce que je ne connais pas assez de gens et parce que l'amitié est vulnérable et susceptible de disparaître - pour cause d'espace, de temps, d'accords imparfaits et de peines de la vie.

19. je lis pour tomber amoureuse... d'un auteur, d'une phrase, d'une idée.

25.Je lis parce que, dans Mister Pip, Lloyd Jones a écrit : "Tu ne peux pas faire semblant de lire un livre. Tes yeux vont te trahir. Ton souffle aussi. Quelqu'un qui est fasciné par un livre oublie tout bonnement de respirer. La maison peut prendre feu, le lecteur plongé dans un livre ne lèvera pas les yeux avant que le papier peint ne s'enflamme. Pour moi, Matilda, De grandes espérances est ce genre de livre. Il m'a permis de changer ma vie."

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21 janvier 2012

Mercredi passé

Le grand blanc


De la salle de bains à la cuisine, le tilt du micro-ondes et le reste de café que l’on réchauffera parce que pas envie de faire bouillir l’eau. Ajuster avec délicatesse les mesures exactes, non pas plus envie. C’est un jour où tout semble pouvoir partir en vrille ; le givre a enveloppé dans la nuit la voiture, la terrasse glisse sous mes pas.


Le premier trajet ne me réveille pas, les phares m’agressent, je ne vois pas même le petit jour. Je roule, la lassitude ne s’en va pas. Je vais voguer d’allers en retour,s de sacs en oublis, de repas, de paperasses, de repas vite pris. Mes paupières se ferment obstinément malgré le rythme saccadé d’un mercredi ordinaire. Je tuerai pour m’allonger une minute, deux minutes, dix, une demi-heure. Oui, je tuerai le temps juste pour m’enfoncer quelque part où plus rien ne pèse.


Je ne discerne même plus les détails qui me cernent, une idée vient et s’évanouit. Mes pensées sont vides. Même la brume. Je l’observe et puis je l’oublie, tout comme l’orangé qui se pose sur le liseré d’une allée de platanes. Je sais que tout est poésie, pourtant aujourd’hui, elle m’échappe. Je ne rencontre que le contour normal de la ville et d’un matin. Je remarque même le regard insistant de cet homme, puis de cet autre. Démarrer, attendre, la fatigue toujours, qui s’accroche. Vouloir dormir, être une pierre qui s’enfonce dans le jour et s’endort.
Je suis lasse, tellement lasse…

Les mots me fuient.

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20 janvier 2012

tentation

Je sens que ce Week-End je vais succomber en un clic sur la boutique en ligne. J'ai été si sage pendant les soldes..

 


RAY LEMA & JAZZ SINFÔNICA DE SAO PAULO BRAZIL par Ray_Lema

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16 janvier 2012

RV du lundi

Un petit extrait de "Lire est le propre de l'homme."  de l'école des loisirs, pour en commander un exemplaire c'est Ici

"Et, sur cette dernière phrase, il fondit en larmes. il ne voyait pas comment tenir jusqu'à la fin de son séjour.

J'avais huit ans et je n'avais jamais vu mon frère pleurer. Pourtant, sans être une aussi grande lectrice que lui, je comprenais déjà ce qu'il ressentait. Je savais qu'un livre est le seul remère à la solitude."

Mon frère - Florence Seyvos.

Posté par caro_carito à 07:00 - - Commentaires [13] - Rétroliens [0]
14 janvier 2012

Quelqu’un m’a dit…

Quelques notes bleues jetées entre Bourges et Vierzon et il a fait jour. Quelqu'un m’a dit, se retrouver face à soi.

Je déteste prendre le train et que mon regard bute sur des visages connus, ceux que l’on aimerait n’avoir jamais croisés ou comme lui que je n’aurais même pas vu sans un bonjour. Quelques minutes échangées et savoir là - paragraphe deux, sixième phrase - ce brin d’orgueil pas trop appuyé, mais avec une suffisance que l’on pourrait presque prendre pour de la timidité. Presque.

Je déteste prendre le train, croiser des visages familiers et reconnaître dans les traits de la femme endormie quelqu'un qu’elle n’est pas. Voyager en train est affaire de solitude.

Je regarde la brume et l’hiver qui finalement est bien là. J’aimerais un café qu'un employé à voiturette pose à côté de moi, un café contre un peu de monnaie. Un café filtre identique à ceux que j’achetais chez Delhaize parce qu'à Bruxelles, mes colocs et moi-même n’avions pas d’argent pour acheter une cafetière. Je regarde la minusculeartlimited_img7581323 cafétéria ambulante s'éloigner ; combien de voyages à rêver que l'homme et le chariot arrivent...

Quelqu'un m’a dit, se retrouver face à soi. Dans un endroit peuplé d’inconnus : un train, un café, une discothèque, un métro, un musée. Un livre ou un crayon à la main. De la musique parce que, sinon… Des mots parce que je respire mal sans eux. Le soleil s’amuse et je savoure la dernière gorgée presque amère et fraîche, un noir léger. Il y a toujours un peu de café froid dans mes journées.

Quelqu'un m’a dit… Je pense alors aux rendez-vous débarrassés des habitudes. C’est peut-être la fatigue mais  chaque émotion vibre en moi comme une note de blues. Me dire que si j’avais quelque chose à dire à un ami proche, je lui dirais, Avec toi, je suis comme avec un livre. Je suis bien.

Le soleil a chassé la brume et j’aperçois la vieille Nationale et des voitures qui roulent comme des billes. J’écoute cette chanson qui me fait presque pleurer et je l’écouterai encore. Je mettrai un point final à une histoire, je la relirai, l’allégerai, j’en finirai une autre et puis je reviendrai à cette ballade bleue pour en capter une parcelle de voix, écrire ce tremblement qui me saisit à chaque fois, doucement les mélanger à une trame, des visages, un amour.

Et puis je posterai tout ça, juste pour que nous soyons un instant ensemble ; ça sera bien.

Quelqu'un m’a dit, se retrouver face à soi.... 

 


 

et puis sur les défis du samedi quelques poussières de mots jetés au vent sans prétention: ici.

Posté par caro_carito à 09:04 - - Commentaires [10] - Rétroliens [0]