Les Heures de Coton

Quelques mots pour quelques notes

Si tout va bien, le spectacle pour le festival l'Air du temps sera lu et chanté le 17 juin en fin de journée à Lignières. Pour cette représentation de trente minutes, j'ai écrit deux textes qui seront lus et deux autres chansons qui ont été mis en musique.

Là, le premier texte écrit l'année passée.

Les chansons... leur écriture me ramène au collaboration avec Janeczka. 

https://www.dailymotion.com/video/xdo1yz

et celle-là je crois aussi (les autres se sont perdues)

https://www.youtube.com/watch?v=8zTzaFMGPv0

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Les coutures

C1

Je voulais tes doigts sur les coutures de ma peau

Tu voulais mes doigts sur les fêlures de ta peau

A nos fils de vie à nos écorchures

              Je devrais apprendre puisque tout se casse

Tu devras attendre puisque tout s’efface

 

Refrain

Un battement et tu entends

Une fissure dans nos mots

Une minute une dispute

Une cassure et un accroc

Un sourire et puis nos rires

Qui raturent ce qui sonne faux

Il faut entendre

Nos peaux se tendre

Les coutures qui se dessinent, se dissolvent, se ravinent

Elles craquent chauffées à vif au bout de nos canifs

Endroit envers, déchirés, qui pourra tout rattraper

Envers endroit sur le passé, qui pourra tout effacer

 

C2

Je reconnaissais les fines coutures de ton corps

Tu attiseras ce qui brûle nos accords

Oui je sais tu sais, lorsque vient demain

Il faudra saisir tant de rêves à vif

Et puis se dédire des remords tardifs

 

Refrain

 

C3

Je poserai ma voix sur les coutures de ton âme        

Tu enchanteras   les lisières bleues de nos drames

Oui je sais tu sais, que nous oublierons

les blanches entailles cousues d’or perlé

que maille après maille nous avons défaits

 

Refrain

 

 

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Un je ne sais quoi et… - Epilogue

Aparté

J'ai traficoté un bout de texte pour finir l'un des chapitres de la vie de Camille Cassard. J'écrirai d'autres fragments de son existence, au fil de mes envies.

C'est un texte qui peut se lire seul, comme les précédents. Je crois.

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Paris est d’une infinie tristesse. La pandémie a clos toutes les expositions, les terrasses de cafés, annihilé toute possibilité de rencontre. Les gens ont le visage fermé, leurs pas fuyants. Camille s’est heurtée à la porte fermée du Bon marché. Elle se rabat sur le quartier des Halles dans l’espoir de trouver une galerie ouverte, sans plus de succès. Il ne lui reste plus qu’à fureter dans le Gibert jeune de la fontaine des Innocents et observer les ruelles grises. Le rayon poésie n’était pas trop fourni mais elle y déniche un Jean-Claude Pirotte, La légende des petits matins chez la petite vermillon. Et aussi les trois tomes de Jankélévitch Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Elle paye le tout avec un billet de dix euros. Dans le sac en papier, le poids léger des livres la ramène à cette vie qui s’étiole. Le monde s’est absenté depuis des mois et il lui manque. Elle sort sur la place dépouillé de ses touristes et se dirige vers la Seine.

Elle s’assoit sur un banc à quelques mètres d’un clochard qui tente de dormir. Elle relit les noms des trois tomes qu’elle vient d’acheter : la manière et l’occasion, la méconnaissance le malentendu, la volonté de vouloir.

Je-ne-sais-quoi

Je-ne-sais-quoi et cette nuit de jeunesse. Cette folie qui ne veut pas finir puisque l’approche de ces cinquante ans n’a rien effacé.

Presque-rien

Toute une vie qui se résume en six mots, sept syllabes, vingt-trois lettres. Ce léger flottement qui efface le laborieux et l’attendu. Camille sait que l’existence scintille dans les souvenirs et les à-venir impalpables et parfois brille intensément dans l’instant qui passe.

La sienne. Sa vie. C’est à cela qu’elle pense

Parce que ce qu’elle a bu, à 16 ans, un verre de cette potion magique, scrupuleusement, pendant dix soirs à compter d’une pleine lune rousse et en ajoutant une goutte de la liqueur qui restait, pas une de plus, quelque chose s’est transformée. Il faut croire que le presque rien ne tient qu’à un fil ou une goutte d’élixir magique. Ou à une folie de gamine.

Elle se dit cela, en silence. Elle a acquis ce don de légèreté, qu’elle qualifiera plus tard - elle l’aura alors appris dans les livres et après avoir visionné de vieilles interviews de Jankélévitch ou plutôt après s’être entichée de l’œuvre du philosophe et musicologue - de despejo[1]. C’est joli le despejo, ni plus ni moins finalement qu’une chanson de vie, une harmonie. La part intangible du mot vivre.

La potion n’était pas magique mais elle l’avait subtilement changée.

Camille laisse le café refroidir entre ses doigts, place de l’hôtel de ville. Sur se genoux, les livres sont légers comme des secondes. Le ciel est gris. Les pigeons se terrent quelque part. Il fait peur. N’empêche, elle sent bruire sous ses doigts glacés, l’infime tressaillement du bonheur.



[1] Despejo – definition de la real academia de España

1. m. Acción y efecto de despejar o despejarse.

2. m. Acto de despejar de gente la arena antes de comenzar la corrida de toros.

3. m. Desembarazo, soltura en el trato o en las acciones.

4. m. Claro entendimiento, talento.

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Un je ne sais quoi et… - 3

Partie 3 – une vie magique

Elle souffle délicatement sur les braises en pensant à ce je ne sais quoi, ce presque rien, qui rendrait sa vie plus douce, plus palpitante, plus intense. Lentement, en prononçant les mots qui l’enchantent – elle a ramené quatre livres de ma bibliothèque qu’elle connait par cœur et dont elle doit réciter des phrases ou des vers – elle touille méthodiquement dans une vieille casserole les ingrédients qu’elle a ajoutés selon son doux vouloir. Edith et Valérie discutent, affirmant chacune leur tour que leur potion va les libérer. Vu l’affreux magma verdâtre ou maronnasse qu’elles agitent, il y a des doutes. Camille incorpore les deux cuillères de miel. Les pétales, elle en réserve un de chaque couleur qu’elle ajoutera une fois qu’elle aura filtré et laissé reposer la décoction pendant une heure. Il semblerait que ce serait plus efficace le jour de l’armoise, le 7 thermidor. En tout cas c’est ce que la cousine a noté à l’encre violette. Une fois la potion prête, il lui suffira d’en boire un verre, chaque soir à compter d’une pleine lune rousse pendant dix jours, en versant une goutte de la liqueur restante, et pas une de plus. Ensuite il est impératif de savourer la saveur longuement, yeux clos, baigné par le clair de nuit. Dehors, entièrement nue, sous un ciel étoilé, le résultat est supposé dépasser toutes les attentes. Elle se contentera de rester en chemise de nuit sur son lit, les volets ouverts.

Les trois flacons, dûment étiquetés, sont posés sur une des étagères de la chambre de Valérie. En attendant une vie magique, les filles se préparent. La maison est bien sûr déserte et il ne reste plus qu’une heure avant leur départ en boîte. Mascara, mini-jupes, longues discussions sur les rouges et les vernis. Camille refuse catégoriquement les escarpins qu’Edith a embarqués spécialement pour elle. Elle sait bien que ses deux copines ne pensent qu’à sortir avec un mec, elle, elle ne veut que danser. Et c’est ce à quoi elle songe, alors qu’elle vient de fermer la maison : aux ombres qui bougeront dans les spots éclatants, la boule à facettes qui brillera comme une promesse, à cette odeur saturée de clopes et de sueur, de frénésie de vivre, à ce parfum de séduction brut et inachevé. En attendant, elles savourent toutes trois l’alcool qu’elles viennent de chiper au père de Valérie, une vodka âpre et parfumée et dont elles se sont enfilé plusieurs rasades bien tassées.

Une Renault 5 ralentit devant le 5 rue Baudelaire. Elles grimpent et se serrent sur la banquette arrière où se trouve déjà une fille qu’elles ne connaissent que de vue, une Terminale. La vitre est ouverte. L’air est tiède et saturé de parfum et de la fin du crépuscule, c’est encore l’été.

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Un je ne sais quoi et… - 2

Partie 2 – le carnet anglais

 « Alors, toujours plongée dans un bouquin. Un nouveau je parie. »

Camille abandonne les aventures de Léa, de sa bicyclette bleue et de ses relations brûlantes avec François Tavernier et se lève d’un bon. Elles sont là, ses deux grandes copines Edith et Valérie, et la journée change de couleur. Aussitôt réuni, le trio abandonne sacs et serviettes et part s’acheter des sodas à la buvette. Valérie n’arrête pas de parler de John, le correspondant anglais de son frère, tellement craquant, et qu’, apparemment, elle ne laisse pas indifférent. Elle a à peine le temps de reprendre son souffle qu’elle enchaîne aussitôt sur les jeans avec des strass qu’elle va s’acheter et de sa garde-robe de rentrée des classes. Camille se tait. On ne lui achètera rien, à la rigueur un jogging et une paire de baskets. Sa sœur veut passer son permis et il a fallu qu’elle cache ses économies et sortent l’argent de son livret de caisse d’épargne pour être certaine que sa mère ne viendrait pas quémander auprès d’elle. Ce n’est pas elle qu’un John remarquerait. Edith murmure des oui oui. Ses grands yeux bleus fixent Valérie comme s’il était possible d’acquérir, dans un de ses gestes, ou en observant une de ses moues, une inflexion dans la voix, ce don de vouloir ‒ de pouvoir parfois ‒ faire plier le monde à sa volonté.

Elles sont maintenant assises, dans ce coin ombragé de la piscine municipale. L’excitation de Valérie est descendue d’un cran. Il n’est plus question de longues discussions passionnées autour des garçons qui les tentent, ni de l’avenir dont on ne parle jamais ‒ à 15 ou 16 ans, ça n’a pas de sens ‒ c’est le temps des confidences. Des vraies chagrins, des joies tendres. Seules Edith et Valérie parlent : Edith de ses parents qui s’engueulent tout le temps, Valérie des siens toujours trop occupés à travailler ou à sortir, et à la solitude le soir quand son frère se casse et qu’elle se retrouve avec les deux chats dans la grande baraque d’architecte aux murs nus. Quand elles l’interrogent, Camille répond « Moi, il y ma sœur » et, sous ses mots sourds, on devine que cette dernière capte tout l’espace et toute l’attention autour d’elle, ne laissant rien à sa cadette.

Au loin, on entend les cris des joueurs de volley, les bruits des corps qui plongent dans la piscine, le claquement de l’eau qui rebondit au rythme des baigneurs. Est-ce le ciel voilé par la chaleur, les trois filles ressentent cette sensation bizarre qui accompagne la fin des vacances. Elles trinquent et finissent leurs canettes. Edith sort soudain de son sac un cahier aux pages recouvertes d’une écriture appliquée.

« J’ai trouvé ça dans le grenier, le livre des potions. C’est ma cousine qui les a notées. Ça vous dit de nous retrouver demain et qu’on fabrique chacune la nôtre ? » Qui ne serait pas partante ? Valérie s’empare du carnet et se décide aussitôt pour la recette I want to know what love is [1]. Edith préfère, p 15, L’insoutenable légèreté de l’être [2]. Camille feuillette le carnet : « il y beaucoup de titres anglais. Et puis on dirait presque un journal. Pourquoi ta cousine l’a laissé chez toi ? » Edith soupire. La famille anglaise, côté paternel, était venue à Pâques. Tout s’était bien passé jusqu’à ce qu’arrive sur le tapis l’héritage du grand-père. Les portes avaient volé et les Anglais avaient repris le ferry en promettant ne plus jamais croiser le reste de la famille. « C’est dommage, j’adorais ma cousine, étudiante en art. Tu as vu les dessins qu’elle a faits, trop jolis. ».

Camille finit par se décider pour la dernière potion Un je ne sais quoi, ce presque rien Elles discutent toutes trois des ingrédients et promettent de se rejoindre chez Valérie le lendemain à midi pour déjeuner et ensuite concocter leurs mixtures. Elles en profiteront pour passer la nuit là-bas. Après, avec le bahut et le bac français, les parents ne voudront pas. « Je propose qu’on parte tout de suite chercher ce qu’il nous faut. Y a des trucs, ça va être coton à trouver. » Valérie a pris son ton de chef de troupe mais leurs yeux à toutes trois pétillent.

Valérie a eu raison. Il a fallu du temps, déjà parce qu’il ne fallait rien acheter.

Camille soupire en y repensant. Pour l’essence de lavande, elle a dû ruser pour chaparder rapidement quelques gouttes dans la pharmacie de M. et Mme Coget sur le présentoir des huiles et autres extraits de plantes. Le cierge, cela avait été plus simple. Il avait suffi d’entrer dans la chapelle du Carmel en promettant à dieu une semaine de pater matin et soir. Elle avait pris du miel tout frais chez la voisine en prétextant avoir perdu une balle pendant que cette dernière la cherchait sans succès.

Les roses anciennes et les roses nouvelles à peine écloses, elle n’y connaissait rien, c’était bien une idée d’Anglaise ; elle avait pris un bus, puis marché, attendu un autre bus pendant une demi-heure pour arriver enfin à la roseraie. Les sauges de couleurs différentes, elle les avait chapardées au cours d’une balade qui avait fini au tout début de la nuit. Les portes des jardins n’étaient pas fermées et Camille savait les voisins qui avait des chiens, ceux qui n’en avaient pas. Heureusement, la recette comporte des ingrédients plus simples, origan, muscade. La marjolaine et la bardane, elle en avait trouvé chez sa marraine qui lui avait servi tout un exposé sur les vertus curatrices des plantes. Il fallait aussi ajouter les quatre principes, une pincée de poussière, un souffle de vent, de l’eau de source et faire infuser sur un feu vif de sarments.

Ne pas oublier une cuillère de liqueur d’armoise. Camille avait attendu l’ouverture de l’office de tourisme pour localiser une fontaine pas trop éloignée. En chemin, elle avait repéré une vigne et ainsi récupéré des sarments, ni vu, ni connu chez un vieux à la tête de sorcier et à l’haleine d’ivrogne. Pour l’armoise, l’artemisia, elle en avait bavé. Déjà repérer où se vendaient liqueur d’armoise, génépi, absinthe n’avait pas été simple. Une fois trouvé l’unique cave à vin, pas moyen d’imaginer comment dérober une bouteille. Elle avait donc traîné dans le petit magasin suivi de près par le patron. Elle avait servi un bobard, du style je veux offrir une bouteille de très bon whisky à son père pour son anniversaire. Elle désespérait de devoir mettre du pastis quand avait surgi de l’arrière-boutique un ex de sa sœur qui, opportunément, bossait dans la boutique de son oncle pour les vacances. Il s’était occupé d’elle, en lui faisant promettre de venir danser le soir au Macumba. Oui, il passerait la prendre vers 23h. Oui, il prendrait aussi ses copines. En sortant du magasin, Camille lui avait souri en serrant très fort ses mignonettes remplies d’un beau liquide vert légèrement ambré.

Camille arrivera chez Valérie un peu essoufflée mais satisfaite d’avoir réussi sa première épreuve, et sans doute dernière, d’apprentie sorcière.



[1] Titre du groupe de rock anglo-américain Foreigner sorti en 1984

[2]  roman de Milan Kundera publié pour la première fois en France en 1984.

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