Les Heures de Coton

En hiver

Posté par caro_carito à 15:44 - - Commentaires [8] - Permalien [#]


duo de novembre - bis

La deuxième partie de notre duo est en ligne. Vous pouvez lire le texte de Gballand "Vocalise" ici. Toujours sur un air de Rachmaninov.

Posté par caro_carito à 16:03 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

à l'écoute

Posté par caro_carito à 01:55 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

Un certain silence

Elle s’est promenée dans les rayons exigus de la librairie, elle caresse du regard les titres, s’attarde sur certains auteurs, se réjouit de savoir qu’il ou elle a publié pour cette nouvelle rentrée littéraire. Brigitte Giraud, son nom sur la couverture pâle. Elle se souvient avec bonheur d’Une année étrangère. Elle avait savouré l’histoire, les minutes apaisées, alors qu’elle se lovait au creux des pages. Elle se rappelle l’avoir lue en hiver. Elle garde encore en elle le goût de cette lecture, le phrasé mesuré et ample de l’auteur.

Choisir… Indécise, elle parcourt la 4ème de couverture. L’Algérie. Elle garde l'ouvrage un temps dans sa main, hésite. L’Algérie. Il y a toujours en elle un tremblement, une crainte, quand on prononce ce mot. Tant de batailles d’idées, de vociférations, d’affrontement. Pour elle, derrière tous ces mots assénés comme des coups, elle voit en filigrane, une guerre silencieuse. Les guerres…

Elle a grandi dans une ville démolie par la seconde guerre mondiale. Son voisin qui l’accueillait avec sa femme tous les jours, pour qu’elle puisse jouer du piano ou réciter une poésie, avait perdu son bras en détention. Dans cette région de France rattachée à Bruxelles pendant les années sombres, les histoires se racontaient autour d’un café à la chicorée : le marché noir, l’exode, la maison qui avait accueilli l’ennemi pendant l'absence, la gestapo. Et puis, il y avait la première guerre ; le grand père avait été blessé aux Eparges. Des anecdotes transmises, la peur jamais très loin, des histoires d’amour aussi. Par contraste, la guerre d’Algérie était étonnamment silencieuse. Il y avait bien ces rendez-vous d’anciens combattants. Elle savait la région où son père avait été envoyé, quelques noms de politiques de l’époque. Quand ellle y pense, elle ne savait presque rien

La librairie se remplit. Elle laisse le roman tout neuf, se disant qu’elle le lira à un autre momement, en prend un autre. Elle croit que les livres arrivent dans sa vie au moment idoine. Un peu plus tard, en parcourant le blog de Antigone, elle se décide à s’inscrire aux matchs de la rentrée littéraire 2017 organisés par PriceMinister. Elle choisit tout de suite Un loup pour l’homme. Evidemment elle oublie aussitôt qu’elle s’est inscrite ; elle ne gagne jamais. Jusqu’à ce soir où en rentrant du travail, après une journée morne, elle trouve dans sa boîte aux lettres, le roman avec son bandeau découpé dans un paysage du douanier Rousseau. Un cadeau qui arrive au moment idéal, il n’y a pas de hasard avec les livres. Elle l’ouvre le soir-même.

Elle lit un ou deux chapitres chaque jour, pour faire durer, elle se redit à quel point elle aime chez l’auteur ces phrases qui façonnent, qui creusent, qui sculptent. Elle, si gourmande de lecture, ralentit le rythme, admire une phrase, la savoure. Ce n’est pas un roman nombriliste ou facile, c’est un roman sur un conflit douloureux. Elle découvre à travers les yeux du héros, un pays, une époque. Elle apprend la guerre comme ce jeune appelé. Elle aime ses vies prises par ce conflit qui les dépasse, si tragiquement humaines. Elle regarde en fond la guerre s’amplifier, sans les grands mots que l’on emploie, les héros que l’on met en avant, inhumains de perfection, les causes que l’on défend. La guerre sans sa fureur. La guerre dans le silence de ces trois êtres qui se retrouvent loin de chez eux, parce que c’est leur destin et leur malchance. Trois êtres parmi tant d’autres, jetés là.

Quand elle referme le livre, elle se dit qu’elle est amoureuse de Brigitte Giraud, enfin de ce que l’on dit être le « style » de l’auteur. Surtout, elle a eu l’impression que son père disparu l’an passé était là, pas très loin d’Antoine, Lila et Oscar, qu’elle avait eu la chance de pouvoir les observer en catimini. Oui elle croit avoir aperçu son père, ce tout jeune homme qui rentrera avec des blessures qu’il taira aux siens. Elle a perçu ce certain silence, identique à celui qui sous-tend tout le récit.

Et puis l’Algérie lui a paru si belle, dans ce regard d’écrivain dénué de tout jugement et qui épouse avec justesse une époque, que l’on croit proche et qui se révèle être si éloignée de nous.

images

« Antoine avait sans doute cette résistance venue de ce temps où, seul derrière l’œil-de-bœuf, il entendait l’orage approcher la nuit, percevait des éclairs qui projetaient dans la soupente des flashs de lumière effrayantes, il a cette force de pouvoir supporter la faim au creux des draps, celle qui le faisait sucer dans le noir un bout de fromage de chèvre dur comme la pierre, dérobé dans le garde-manger. Antoine ne savait pas que les longs mois de sa huitième année, privé de la présence de ses parents, livré à la rudesse d’une famille de paysans, qui l’envoyait dès l’aube garder les vaches, étaient déjà pour lui comme une guerre. Celle qu’on ne nommait pas devant les enfants, qui s’appelait plutôt Occupation et dont Antoine croyait qu’elle était une occupation, une activité comme une autre, changée en évacuation un terme tout aussi inapproprié, il n’imaginait pas que cette guerre aux noms fantasques serait la préfiguration de sa mobilisation en Algérie qu’on nommerait aussi avec des mots qui n’auront rien à voir avec la réalité. »

Un loup pour l’homme – Brigitte Giraud - Flammarion

Posté par caro_carito à 19:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :