Les Heures de Coton

Les fauves

Chapitre 1 : Jérèm

Chapitre 2 : courant de jusant, courant de flot

 

Je vous livre le troisième chapitre un peu en retard (mais je me rattraperai ! ;-) ) N'oubliez pas que toutes vos propositions seront machouillées, assimilées et diffusées à un moment dans les lignes de ce feuilleton.

-------------------------------------------------------------------------

Chapitre 3 : ils.

Une main me secoue, me tire du sommeil où je suis emmurée. Je me redresse en tendant désespérément le bras vers le miroir du salon. Je crie : « Ils sont là ! » Est-ce la peur ou le chagrin qui monte, sans aucune larme pourtant.

« Lou vous allez bien ? » La voix de Victor, mon proprio, mon patron, posé, sans affect. « Je m’inquiétais de ne pas vous voir arriver. Comme j’ai un double des clefs… » Son regard me détaille de la tête aux pieds. La glace me renvoie ma silhouette pitoyable, réfugiée sur un BZ usé. Je me lève et tire sur le T-shirt déteint qui me sert de chemise de nuit.

Victor a refermé la porte d’entrée. Il est trop tard pour me rendormir, trop tôt pour réfléchir à ces terreurs qui poissent mes nuits. Je titube jusqu’au lavabo. Plonger mon visage dans l’eau froide du matin. Alors peut-être je retrouverai intact D., la mer gris bleuté avant que les vagues la creusent jusqu’à la rendre translucide, le boulot pendant quelques heures, les remarques des habitués, un peu trop grasses mais inoffensives, la peau lisse des coquillages que je remasse et que je noie dans l'écume. Oui me laisser aller au balancement de la mer. Il suffirait peut-être ; je ne suis sûre de rien. J’attrape les premiers vêtements qui traînent ; je dois être chez le patron dans une demi-heure.

L’entrée de la maison de Vic, vaste showroom dépouillé et inutile comme ces endroits où l’on ne vit pas. Il me fait signe et je le suis dans une pièce à la large baie vitrée. Fauteuils, coussins, chaises de toutes tailles, canapé, jeu de fléchette, bureau et cheminée prête pour les nuits humides des bords de mer, tout un bric-à-brac, s’y entassent. Surtout, les murs regorgent de livres et de tableaux. Pour la première fois, j’envie quelqu’un, j’envie cet homme réfugié dans ce capharnaüm rassurant. Pas comme à N. chez Mathilde W. où le désordre, la poussière et la saleté ainsi qu’une certaine incurie avaient pris le pas sur ce duo bancal d'une jeune et d'une trop vieille. Je me rappelle avoir inscrit sur une fiche de renseignement distribué au lycée, à la question « Où habitez-vous ? » :  en déshérence. J’avais écopé d’un RV avec la psy et de savoir désormais me taire.

Il y a tant de livres qu’ils me semblent factices. Les titres défilent, Cabrera Infante, London, Dante, Tourgueniev, Machado, Bashevis Singer. « Mais vous avez tout l’univers ramassé ici ! » Ma voix semble être passée au rabot, arrondie par une tonalité que je ne lui connaissais pas. J’attrape « les chroniques martiennes » de Bradbury, avec lesquelles je me rappelle m’être enfuie plus loin que je ne pourrai jamais faire en conduisant le van rouge.

« Vous lisez ? » Cela sonne plus comme une affirmation que comme une question. Sans doute. Pourtant je ne possède aucun livre. En ouvrant un vieil album des « fleurs du mal », je reconnais à travers ce parfum de pages jaunies et duveteuses, les strophes de l’homme et la mer ; je m'entends en réciter les premiers vers.

« Pas de télé, pas de tablette, de montre connectée, un téléphone obsolète. Absence de lien virtuel. » Mon cœur s'emballe aussitôt et je calcule instantanément la distance qui me sépare d’une fuite rapide. Surveillance, regards, plutôt dire notes, de rapports, flicage. « Ne craignez rien ! » Je plante mon regard dans le sien, gris et vert, une pointe d'or, changeant et apaisé comme l'océan. Je fais le choix de ne pas fuir, qu’au moins il n’est pas de l’agence- je serai depuis longtemps morte - que peut-être il sait ce que j'ignore.

 « J’ai fermé le magasin pour la journée. Je vous propose de venir avec moi pour une sortie à Montauban. » Pourquoi pas, j’ai juste entendu parler de ces nouvelles mégalopoles. Je les sais immenses, surpeuplées, hautes et larges, policées, dangereuses et trop tranquilles, contrastées. « Je vais vous ramener quelques fringues que des filles qui ont bossé ici et qui sont parties, ont laissé. Habillée comme vous l’êtes, vous seriez suspecte. » Il disparaît et revient avec un ballot de tissus chamarrés. Je troque mes vêtements défraîchis contre un pantalon resserré aux chevilles et une tunique. Je trouve une paire de ballerines presque neuves et même un sac et une veste en peau épaisse. Je caresse l’éraflure sur le coude gauche, elle a le tranchant d’un coup de rasoir. Qui étaient ces filles pour avoir filé en laissant des effets sans doute longtemps conservés avec soin puis abandonnés. J’avais l’impression – en plongeant mes mains dans le grand sac de toile -  de faire rejaillir une armée de fantômes aux noms silencieux.

Je n’ai plus qu’à passer chez moi pour prendre ma carte de travail de provisoire et quelques affaires au cas où nous n’aurions pas le temps de rentrer. Victor veut saisir l’occasion pour faire avancer mon dossier d’embauche bloqué au ST – le Service du Travail – par un grain de sable administratif. Il a même dû y déposer mes documents d’identité originaux. Je suis inquiète mais pas plus qu’en temps ordinaire ; on s’habitue à l’atmosphère paranoïaque et complotiste qui transpire de partout. La méfiance et la crainte font partie du kit de survie.

Le 4x4 de Victor est ouvert et vide de son conducteur ; je grimpe sur le siège passager. Les clefs sont posées sur le siège avant, je balance mon sac à l’arrière. L’habitacle semble si net, pas un grain de poussière ; je n’ose même pas allumer la radio. J’aperçois le patron dans le rétro. Il vient de fermer la grille du resto. Soudain une voiture se détache de l’ombre. Deux hommes et une femme en sortent et s’approchent de lui. L’un des hommes lui tend des papiers. La femme ne dit rien. L’homme qui se tient devant Victor a des gestes véhéments, tout en lui est menace. Le troisième se tient un peu en retrait, figé tel une statue antique. Je suis glacée.

Je me rends compte que j’ai attrapé et serré les clefs de la voiture à m’en faire mal. La même douleur que lorsque les portes vertes de l’hosto s’était refermé sur le corps exsangue de Jérèm. Quand le doc était venu me dire que c’était fini, à chacune de ses paroles, j’avais ouvert progressivement ma main. Marque rouge et traces de sang. Douleur.

Je regarde dans le rétro, l’homme immobile se retourne et je vois ces yeux, sombres, comme évidés. Identiques à ceux que j’ai vus. Des yeux aveugles et clairvoyants qui me poursuivent jusque dans mes rêves et me plongent depuis cette nuit dans une terreur panique. Je ne sens que mes larmes empoisonnées.

Une main frappe à la vitre. Je sursaute. C’est le patron. La voiture sombre a disparu. J’aperçois une minuscule goutte de mon sang sur la clef que j’ai posée sur le tableau de bord. Le 4x4 démarre.

 

Le Pain perdu – 14 juillet 2018 - Caro M Llerena

 

Posté par caro_carito à 23:24 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


En attendant la parution imminente du chapitre 3 des Fauves

Posté par caro_carito à 07:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]

L'heure du poème

En danger de mots

 

A quoi servent les mots
Face à celui qui meurt!

Ils apprivoisent l'abîme
Désamorcent les peurs

Ramifient la tendresse jusqu'au seuil de l'obscur

A quoi servent les mots
Face à celui qui vit!

Ils brisent ou bien apaisent
Incendient ou délivrent

Ils modèlent nos visages
Saccagent ou donnent ferment.

 

Andrée Chedid

Posté par caro_carito à 10:56 - - Commentaires [9] - Permalien [#]

dans mes cartons

J'ai lu ce texte mercredi passé lors d'une lecture dans une bibliothèque.

Je ne sais pas pourquoi, il fait partie de mes préférés.

----------------------------------------------------------------------------------

Sur le sable

La maison l’enserre de ses angles, de plans droits, de ses sécantes, de segments effrités. Du blanc badigeonné et oublié sur les murs et une nappe cirée couleur mandarine usée de bout en bout.  L’enfant a posé son cahier, taillé le bout de son crayon gris. Il enfile des chiffres, traces des mots ; sa tête bourdonne. Ne pas lever la tête alors que le brouhaha de ses sœurs et de sa mère, de tante Mireille, d’une voisine qui passe et s’en va, l’encercle. Rapprocher de soi le livre d’exercices parce que quelqu’un a posé un sac poussiéreux de pommes terre à côté de lui. Plus qu’une ligne.

L’enfant ferme le cahier et va le glisser dans son sac quand le père entre, massif. La porte vole, claque, grince. « Paul – rugit-il – tu fous quoi ? Je veux pas de tes foutus papiers et tes trucs de tarlouze et d’intello. » Sans demander son reste, l’enfant se faufile jusqu’à son lit, collé contre celui de Violaine, sa petite sœur. Il coince son sac contre le mur, le dérobe aux regards des autres derrière l’édredon. Il aide un peu, occupe le bébé, aide sa mère à éplucher les pommes de terre, jusqu’à ce qu’une dernière invective du père le chasse au dehors.

Une légère bruine l’embrasse. L’enfant suit le chemin de terre, longe les rangs de pins et les mimosas, trottine puis court sans s’arrêter, luttant contre les rafales et les poignées de sable jetées en riant par le vent. La mer est toute proche, il respire son odeur pleine, entêtante, rit de son souffle dans ses boucles mal taillées, entend sa voix familière. Il parcourt la plage jusqu’à cette souche que la dernière tempête a déposée là. Il a caché sous les racines humides et noires une longue baguette et trace sur le sable, des mots en boucle, des phrases ouvertes, des dessins qui s’effacent et apparaissent au gré de ces envies. Le ciel se tasse, il devine qu’il doit partir.

Il part à pas comptés et jette un dernier regard aux vagues qui montent lentement. L’enfant a posé sur la plage une dernière esquisse, un paysage d’un sentier qui se perd dans des falaises sans fin. Peut-être l’écume y déposera ses embruns argentés, ou le ressac l’emportera dans les abysses. Quand le tirant est faible, il imagine que le vent murmure à la mer tout le soin qu’il a mis à esquisser une sterne, à tracer les contours abrupts d’un rocher.

L’enfant a dépassé le haut du chemin, il n’entend plus qu’un grondement tendre et obstiné. Ce soir, alors que Violaine se blottira sous sa couverture froide avec ce sifflement de petite malade, il fermera les yeux, oubliera les éclats de voix et parfois les coups qui viendront de la cuisine. Et il rêvera que la nuit pose sa patte violine sur ses dessins de sable.

 

Posté par caro_carito à 09:26 - - Commentaires [2] - Permalien [#]