08 mai 2008
Saint Malo
Je pars quelques jours, famille et écrire et la mer !
Allez pour la route, un peu de musique... on the rocks!
Ma préférée! Je ne désespère pas que hom me les chante un jour et que je vous enregistre rien que pour vous ses versions chantées
06 mai 2008
Eloge des femmes mûres
Le livre de Stephen Vicinczey m'a inspiré cettte nouvelle, que vous trouverez en lien (photo, titre, ou sur le lien champsdecoton) . Je vous cite le début de l'extrait qui me donna le déclic: "L’amour donnant un avant goût de l’éternité, on est tenté de croire que l’amour véritable est éternel"
03 mai 2008
le défi du Samedi
Voilà, voilà le dernier texte. Une fée Klo-chette nous a donné une consigne et c'est sur: http://samedidefi.canalblog.com/
Hommage 2ème partie
J'ai écrit ce texte pour quelqu'un qui nous a quittés. Puisse-t-il avoir trouver ce qui l'a fait partir.
Une poignée de sable
Il regarde encore une fois ces nuances du ciel familier, celui qui se découpe entre la tour de droite avec ses murs tagués et les hautes cimes des arbres du petit parc. Celui qui jouxte le square où s’agglutinent d’ordinaire les enfants. Il n’y a plus personne. Il est 19h et tous sont attablés, déjà vissés devant leur écran tant de pouces acheté à crédit. Il est seul, assis sur ce vieux banc de bois écaillé, et il se sent faire corps avec lui. Il n’a pas 32 ans mais il se sent vieux et usé. Il devine que ses traits sont creusés, à force de désespoir. Il soupèse le tissu léger de son veston. C’est le plus beau de sa garde-robe, un peu léger pour la saison. La nuit va bientôt tomber et son imperméable léger ne le réchauffera. Mais il fait froid aussi chez lui et les murs suintent l’humidité. Et puis, il n’a pas grand-chose à manger. C’est pourtant le début du mois mais il n’a pas osé sortir faire les courses. Il a parfois de ces phobies stupides, comme si les gens savaient. Mais les gens ne savent pas, ils se moquent bien de lui, ils ne le remarquent même pas.
Il y aura aussi sans doute un ou deux messages sur son répondeur, sa mère, sa sœur pour savoir si l’entretien s’est bien passé. Il n’a pas envie d’entendre la note frêle d’espoir qui vibrera dans leurs voix. Il sait d’avance qu’il n’aura pas le courage de les rappeler. Pas ce soir. Le ciel se teinte de couleurs de sang. Comme pour une fête, un peu triste, un peu raté. Il repense à cette gravure qui était accrochée dans une des salles de classe de sa petite enfance. Un géant dont les épaules croulent sous le poids du monde. Enfant, il s’était longtemps demandé comment un homme pouvait soutenir cet effort indéfiniment.
Le premier frisson du soir. Il ferme les yeux. Il devine que l’obscurité s’infiltre dans les cours bétonnés, le long des murs miteux de la résidence. Il n’a pas froid encore, juste cette caresse humide qui s’abîme sur sa peau, sur ses mains. Cette morsure, si cruelle, qu’il ne sait jamais si c’est le chagrin ou si c’est le souffle glacé de la nuit qui arrive, qui l’a causée.
Son cœur est las. Il se sait épuisé. Chaque matin, se lever, pousser la nouvelle journée devant lui sans se perdre. Ecrire des lettres, appeler des inconnus et se vendre, sortir une heure pour ne pas devenir fou dans ce studio dénudé. Eviter les supermarchés, le centre ville. Il sait qu’il devrait, au moins côtoyer quelques autres, des bribes d’une vie qui fut la sienne jadis. Combien de fois lui a-t-on conseillé de voir ses amis ? Il sourit presque, il en a si peu, une espèce qui se réduit comme peau de chagrin. Il sait bien que s’il insistait, il pourrait passer avec eux une heure ou deux, mais il les sent mal à l’aise. Tout sujet de conversation se métamorphose en chausse-trappes : ne pas parler de destination de vacances, de cinéma. Puisqu’il n’a plus les moyens de sortir. Ne pas évoquer la politique, les projets. Il se souvient d’une soirée où un des convives avait rappelé un propos de campagne : « Travailler plus pour gagner plus. » Il avait senti alors le poids du regard de ceux qui savaient. Heureusement, à cet instant, le roastbeef avait été légèrement récalcitrant. Par la suite, il n’avait plus jamais été invité avec d’autres. Un petit repas simple en semaine. Et puis, au fil des mois, seul un coup de fil isolé lui rappelle parfois qu’il a eu des amis. Il n’a plus le courage d’affronter leur regards, les non-dits, les conseils qui meurent sur leurs lèvres : « Bouge-toi, tu es sûr que tu ne demandes pas trop pour ton salaire... » Des amis ! Il n’en peut plus du monde. Il veut oublier. Effacer, cette douleur qui étreint son cœur chaque matin, qui augmente à chacun de ses souffles. Ce poids qui le réveille chaque nuit et le tient éveillé, les yeux grands ouverts, effrayés.
Un chien galeux traverse le square. Il a l’air heureux, il gambade. L’animal jette un bref coup d’œil à cet homme silencieux. Il s’arrête un instant, s’assoit, histoire d’asticoter quelques puces et repart comme il est venu. L’homme soupire. Il sent bien une envie sourde de pleurer. Il compte dans sa tête et parvient à refouler ses larmes. Il prend sa tête entre ses mains. Il sait ce qu’il ne supporte plus, ce qui le mine. Il voudrait pouvoir le réduire en miettes. La peine, le sentiment d’être inutile, il arrive à les tenir en respect mais ça non. Ce sale petit espoir, à chaque entretien, à chaque enveloppe dans sa boîte aux lettres. Ce maigre bout de croire quand il aperçoit le voyant lumineux de son antique répondeur. Il n’y arrive plus. A chaque fois, une fin de non recevoir et ce coup de poignard qui lui transperce le cœur…
Il se lève et s’accroupis devant le bac à sable. Il en attrape une poignée qu’il laisse s’écouler entre ses doigts. Il aimait bien cela quand il était petit, construire et creuser des tunnels dans la surface meuble. Aujourd’hui, il ne joue plus, il laisse chaque grain caresser sa paume comme un dernier adieu de la vie. Il est temps, il a pris sa décision. Il faut le faire et vite. Il regarde une dernière fois ce petit banc qui a soutenu si longtemps son dos épuisé, ce ciel qui se voile. Il ne sent plus le poids qui dévorait ses joies et ses pensées. Il devine juste la feuille légère, pliée en quatre dans sa poche. Ce soir, il entrera peut-être dans un monde, qui lui apportera un peu de paix.
02 mai 2008
Accident du travail
Accident technique! Mais je suis à l'avance, donc deuxième texte qui suit.
01 mai 2008
Des poèmes, des poèmes...!
Un 1er mai en life
Un compte à régler - Paul Eluard
L'effort humain Jacques Prévert
Il est terrible... Jacques Prévert
30 avril 2008
Hommage 1ère partie
Une odeur de sapin
Ma mère avait raison. Je la déteste pour cela. Elle m’avait assenée, plus qu’il n’en fallait, des déluges de reproches. Mais, il y en avait un, imparable, qui me blessait au plus profond de moi et dont le sens était hermétique à mes pensées d’adolescente mal poussée. « Tu n’as pas de nez. » Je la revois illico reniflant tout, de la couette qu’elle époussetait, le pardessus de mon père qui rentrait du travail – « Tu n’aurais pas fumé une cigarette ou par hasard, un tour au bistrot, hein, non ? » -. Elle portait à son nez ou se penchait, suivant son degré de fatigue, sur toute nourriture déposée dans son assiette. Papa lui avait pourtant expliqué que, non, ça ne se faisait pas, de renifler le poisson et encore moins de plonger dans un potage d’asperges crémées. Rien à faire. Ma mère, en plein repas de gala ou le dimanche au flunch, jouait délicatement de ses narines pour identifier les effluves des mets qui lui étaient présentées. Je crois que Papa la détestait pour cela. Quant à moi, ma haine s’était concentrée sur sa détestable manie de traquer mes odeurs corporelles, qui je le crains aujourd’hui étaient, la plupart du temps imaginaires, et de me renvoyer dans ma chambre. Elle veillait alors férocement à ce que je m’écorche la peau de sous mes aisselles à l’eau et au savon de Marseille et que je revête ensuite des habits immaculés.
Je dois avouer que, hélas, elle n’avait pas tort. Du nez, je n’en ai pas. Mais alors pas du tout. Pour preuve… mon avant-dernier boulot. Je suis arrivée toute pimpante à mon entretien. J’avais potassé CV et motivations. J’avais passé trois heures à choisir tailleur et rimmel. Etudié l’itinéraire. Révisé mes points forts. Bref, j’étais parée. La boîte m’a tout de suite plu. Un air de neuf, de propret sur la façade, un logo étincelant. Des pelouses impeccables. Il me fallut quelques minutes pour reprendre mon souffle et pousser la porte d’entrée. Un hall clair, une jeune femme souriante qui s’enquit avec gentillesse du motif de ma venue et qui me désigna un siège. J’attrapai au vol une plaquette de présentation de l’entreprise et un magazine quelconque. J’attendis à peine quelques minutes avant qu’une femme tirée à quatre épingles s’avança vers moi. Un sourire, une présentation rapide, j’étais déjà à moitié conquise. Elle me conduisit dans son bureau où le luxe semblait combattre la simplicité.
C’est le moment où j’aurais du me méfier. C’est vrai, je l’avoue, je suis pur enthousiasme. Paraît-il c’est une qualité. En l’occurrence, dans le cas présent, c’était vraiment une erreur. J’aurais donc dû de méfier à l’instant précis où ces lèvres délicatement glossées prononçaient les mots fatidiques : « Faîtes-moi confiance… ». J’aurais dû me demander à mes classiques de venir à ma rescousse : l’instant où l’affreux Kaa, dans le livre de la jungle, fixe de son regard vénéneux Mowgli pour le croquer avidement ; car il prononce alors exactement les mêmes paroles. Pas du tout, gourdasse que je suis. Aucun signal d’alarme ne s’est déclenché dans ma tête. J’étais tout sucre, tout miel, alléché par le descriptif du poste. Quoi ! Ça arrive à tout le monde, une faille dans le disque dur. J’acceptais quelques jours plus tard l’offre de l’entreprise. Bien sûr, le salaire n’était pas à la hauteur, évidemment, on m’avait vaguement laissé entendre que les heures sup’, hé bien c’était les heures sup. et que elles n’étaient pas remboursées. J’aurais dû avoir du nez à ce moment-là. Mais rien. Toute à la joie de découvrir, mon nouveau cadre, bureau ordi, téléphone, j’étais aveugle, sourde, à tout signe avant-coureur de la catastrophe. Je ne sentais rien. Je flottais sur un petit nuage… Soit, riez, on aurait pu dire que j’avais fait preuve de l’attitude contraire d’un nez creux. Aux antipodes du bon sens.
Il me fallut peu de temps pour m’habituer à mon coin d’open space, à mes cartes de visite lustrées, aux réunions du début de semaine et à la routine des tâches hebdomadaires : brief sur les clients, résumé du cas juridique, solutions à apporter… Malgré mon titre ronflant de responsable client junior, je compris peu à peu que ce n’était qu’un travail de tâcheron, besogneux et qui avalait une partie de mes soirées. Si j’appréciais les chemises et le style à la fois recherché et décontracté de mes collègues, je ressentais derrière les sourires de façade, des luttes larvées, des coups bas, des rancœurs et des ambitions dissimulées. Un nid de vipères qui m’aurait volontiers étouffé en me faisant avaler force couleuvres. De là, de ne plus voir les troncs lisses des platanes que j’apercevais derrière la grande baie vitrée, de les confondre avec les barreaux épais d’une prison, il n’y avait qu’un pas… que je franchis comme à l’accoutumée à la vitesse de l’éclair.
Mais là où ça commença à chauffer pour mon matricule, ce fut lors des réunions de stratégie. J’y avais été conviée au bout de trois mois et demi. J’appris au détour d’une machine à café, que c’était une grosse promotion. Virtuelle car aucune monnaie ni sonnante ni trébuchante n’entra en sus dans mon escarcelle. Bref, il me fallait participer, caresser dans le sens du poil, donner des idées dans l’air du temps. Se caler dans le moule de responsable client junior, habits, pensée et comportement. Ce que je ne fis pas. D’abord, un jour, j’osai un pantalon. Par -5°C et un épais manteau de neige, cela ne me paraissait pas déraisonnable. Mais si ! Tous les serre-têtes avaient gardé leurs petits tailleurs et leurs escarpins. En plus, je souriais, je discutais, j’émettais des idées, sensées puisqu’elles étaient reprises en catimini par al suite, des objections parfois. Après tout, ils m’avaient embauchée pour m’occuper des clients indiens et, après avoir baby-sitté, conseillé, aidé dans leurs bizness, une grande partie de mes voisins dans la tour de béton de mon enfance, je m’étais évidemment familiarisée avec la langue, les coutumes de ce lointain pays... Quelques voyages à New Dehli, Calcutta, ou Madras. Le tour était joué. Bien sûr, ma formation n’était pas très orthodoxe mais qu’importe puisque mon portefeuille de clients était soigné aux petits oignons. Je devais avoir un rhume car mon appendice nasal ne vit rein venir.
Mon regard se décilla en deux temps. D’abord, une remarque émise par un jeunot légèrement pédant sur mon parfum. C’est sûr, je ne porte pas du Chanel, ni Hermès. Un petit Shalimar, épicé à souhait ou un Thierry Mugler poivré. Ensuite, la révélation eu lieu quand je vis le front de notre responsable se pencher vers moi, front marqué par un petit pli marqué entre ses sourcils soigneusement épilés de mauvaise augure. Des soucis perso et professionnels, avais-je pensé, la première fois que j’avais remarqué cette ride maussade. Elle s’adressa à moi, en pleine réunion, pour m’envoyer un flot de reproches et se moquer ouvertement de moi. J’aurais pu scruter attentivement chaque personne assise autour du bureau ovale, je n’y aurais trouvé qu’un sourire sarcastique ou un air d’indifférence polie. Heureusement, Sabrina frappa à la porte et apporta le café et un fax. J’adore Sabrina, de rose, de rouge, d’anis vêtue. Nous échangions Cosmos et Elle, bonnes adresse et régime à la noix, cochant avec soin les questionnaires de personnalité, riant aux conclusions toujours erronées des horoscopes. C’était ma copine. Et quelque chose me frappa instantanément. Ces gens-là ne connaissaient que trois couleurs, bleu marine, noir et vert bouteille. Ces gens-là ressemblaient à des croque-morts, leurs conversations en avaient l’odeur, leur jugement, leur allure. Et j’étais là, au milieu de cette valetaille et, il me fallait me rendre à l’évidence, je n’étais pas à ma place. Trop de couleurs, trop de sourires, pas assez comme il faut. Ce fut un choc. Je sentis alors instantanément tout l’hostilité qui régnait et dont j’allais plus particulièrement faire les frais. J’étais entrée dans la zone du collimateur.
Et ce fut l’enfer. J’allais chaque matin au boulot, une boule dans l’estomac. J’allumais l’ordinateur, les mains dégoulinantes de stress. Je tremblais. Mes nuits s’écourtèrent encore plus, mon esprit ressassant chacun de mes gestes. Où avais-je fauté ? La peur s’agrippait à moi dès le réveil. Je savais qu’à la moindre erreur, les remarques cinglantes me sauteraient à la figure. Inutile d’espérer un regard amical dans la journée, il n’y aurait pas même une parole neutre, simplement des mots secs jetés à la figure. Il y avait bien Sabrina, consolation bien maigre. Et ses jupes roses renforçaient encore plus mon isolement. Je m’accrochais désespérément. En vain. Le combat était perdu d’avance.
J’avais reçu en début de semaine une convocation à un entretien de fin de période d’essai. Je ne dormis pas les deux nuits suivantes. Et puis plus rien, envolé le stress. Le fardeau de mes soucis s’éloignait alors que je longeais le boulevard Gambetta. Mon regard s’accrochait aux arbres qui montraient timidement leurs fragiles pousses vertes. Il ne me restait plus qu’à tourner à droite pour entrer dans la cour à la pelouse impeccable, sertie de platanes. Je sus alors que je pénétrai dans la vallée de l’ombre de la mort. Je compris soudain. Tous, autant qu’ils étaient, suintaient une odeur de cadavre. A plein pores. J’eus un bref moment de panique, la fugace envie de prendre mes jambes à mon cou. Je levai les yeux vers le ciel étincelant et j’avançai. L’entrevue fut houleuse. Je me levai au milieu de la charge furibonde que ma responsable avait lancée. Je descendis à mon bureau prendre mes affaires et passer dire un au revoir à Sabrina. Elle me sourit et m’embrassa en me glissant : « La prochaine fois, préviens-moi, je mettrais mon waterproof. » Je souris, c’est vrai, le bleu qui dégoulinait de ses paupières gonflées n’était pas très seyant.
Je quittais sans un regard le cube aux murs ardoise. Ce n’est qu’arrivée à la place Etienne Marcel que je m’écroulai. Comment allais-je faire ? J’avais passé tout mon fric à ma mère. Elle en avait eu besoin pour assurer un enterrement décent à mon père. Elle s’était retrouvée dans un misérable deux pièces humide. Mon père, cet imprévoyant avait contracté quelques emprunts sans assurance-décès. C’est la mort dans l’âme que nous avions dû renoncer à l’héritage. Je n’avais donc pas le choix, le loyer continuerait de tomber, il me fallait un job. N’importe quoi. Inutile de passer à l’ANPE, pour cause de 35 heures, l’agence était fermée le jeudi après-midi. Je me dirigeai vers mon agence d’intérim. J’en ressorti avec un contrat, ce n’était pas Byzance mais tout ou plutôt n’importe quoi plutôt que de rester à la maison et passer de la case neurasthénie à celle de la dépression.
Je m’y rendis la mort dans l’âme le lendemain. Je me trompais de bus et arrivais avec une heure de retard. J’avais à peine jeté un coup d’œil dans la glace car je savais que ma peau avait cet aspect granuleux de papier mâché. J’avais enfilé un jean, un pull et attaché mes cheveux rebelles. L’homme qui m’accueillit semblait sorti tout droit d’une bande dessinée. Le visage émacié, les joues taillées au couteau. La taille haute qu’il ployait malhabilement. Un timide. Son costume gris anthracite lui allait comme un gant, comme sa voix relativement douce mais rien, rien, n’aurait pu réconforter la femme méfiante qui lui faisait face. Il me remercia d’avoir répondu à son offre temporaire d’emploi, me fit signer quelques papiers et m’indiqua mes horaires. Je passai la journée dans un brouillard inconfortable. Je revins le lendemain puis jusqu’à la fin de la semaine. Le vendredi matin, M. Frères me proposa de prolonger ma mission. J’acceptai.
Je venais de pénétrer dans l’entrepôt pour récupérer un drap de satin bleu pervenche quand mon cœur se mit à battre plus vite. Cette odeur de bois de sapin. Délicate. Ma main glissa le long du coffre en bois. Je sentais le bois vibrer sous ma caresse. Je pensai à M. Frères, sa gentillesse, sa sollicitude discrète face aux familles éplorées. Les mots qu’ils choisissaient avec tact. Et l’humilité avec laquelle il m’expliquait son rôle auprès de ceux qui restent. En repensant à cette prévenance tout en retenue pour ces personnes en deuil mais aussi pour moi le jour où il m’avait trouvée, éperdue de chagrin, le dos adossé à la caisse où je venais de ranger le lot n°15 d’urnes funéraires de type égyptien. Il avait su écouter. Il avait choisi les mots avec tact et j’avais senti un flot de vie me parcourir.
Accrochée au cercueil vide de bois blanc, je respirais à pleins poumon la fragrance entêtante du sapin en méditant sur cet étrange paradoxe : un cube de béton aux courbes mode et où errent des hommes en sursis et, dans une modeste entreprise de pompes funèbres, des paroles de consolation pour les âmes en peine…


