Les Heures de Coton

Un mot et puis un autre

https://www.artsy.net/artwork/william-gedney-three-girls-in-kitchen-kentucky

L’écorce des souvenirs

Les prénoms se sont effacés, l’année aussi. Nous étions en juin, de cela je suis sûre ; le dernier trimestre de cours s’achevait paresseusement. Il faisait chaud et un vent sec balayait une terre qui s’effritait plus que de raison. Derrière l’ombre des tilleuls et des acacias, la lumière de l’été scintillait et entrait comme une pluie dorée dans la cuisine de l'une d'entre nous.

Nous revenions d’une virée en vélo au lac. Nos cheveux étaient poisseux de notre baignade et de la poussière du retour. Notre peau avait commencé à prendre cette teinte de vieil or qui invitait à la paresse de l’été et annonçait la fin de l’année de lycée, les soirées avec les copains et les slows que nous danserions aux rares fêtes du village.

Tout s’efface, nos mots, le battement de nos cœurs, cette complicité au seuil de l’âge adulte. De ces instants, il reste si peu. On croit se rappeler de nos vies, en fait, on ne sait pas. Nos souvenirs ont le rugueux d’une écorce ; ce qui palpite en dessous nous échappe. Parfois un instant affleure sous une écorchure et l’on peut ressentir la texture du passé, une poussière fine et douce qui s’envole au moindre soupir.

Nous étions dans la cuisine et nous venions de mettre un pichet de limonade dans le freezer. Dans une dizaine de minutes, l’acidité du citron et la fraîcheur de la boisson allègeraient notre fatigue et notre soif. Nous riions peut-être ou l’une d’entre nous rapportait les dernières amours d’une de ses filles à qui nous n’adressions pas la parole et que nous jalousions pour ce que nous ne serions jamais. Quelle importance aujourd’hui ? La seule chose dont je me souviens est cette intense impression de bonheur, suffisamment forte pour qu’elle traverse, et le précipice de la mémoire, et les années.

On croit pouvoir se rappeler... et il arrive qu’une image s’échappe de la prison de nos souvenirs pour nous accompagner le long de nos vies.

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Les fauves

Chapitre 1 : Jérèm

Chapitre 2 : courant de jusant, courant de flot

Chapitre 3 : ils

Chapitre 4 : l’éléphant et le poisson rouge

Le 6ème est déjà rédigé. 

Comme d'hab, les chapitres précédent à gauche en haut sur le blog ou juste avant. Bonne lecture.

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Chapitre 5 : hors-piste

Ils ont attendu longtemps, sans bouger, attentif au moindre bruit qui romprait le silence. Et puis elle est arrivée, elle est passé devant la grille. La berline noire est loin maintenant. L’épais nuage de poussière qui l’a accompagnée est retombé sur le chemin. La terre sèche s’arrache au sol, voltige et se pose par brèves bourrasques. Les minutes s’amoncèlent jusqu’à ce que Lou et Victor sortent de la voiture. Ils font quelques pas, attentifs au ciel vide de nuages et d’oiseaux. Victor entrouvre la grille mangée par la végétation. Un vent âpre défait toute trace de présence étrangère autre que leurs deux silhouettes. Ils grimpent jusqu’à mi-course sur la dune ; de là, ils entendent l’océan qui se fracasse contre la fragile barrière de sable.

Ils restent là un moment malgré la menace de voir revenir les hommes et la femme en noir. Autour d’eux, du sable, seulement du sable, et la mer. Ni pierres, ni rochers, ni oyats. Les vagues en une ligne mouvante ininterrompue et le trait tracé par l’autorail brisé qui longe la côte en parallèle. Rien d’autre, à peine le vol isolé d’une mouette. Hormis la caresse des hautes herbes jaunies et le sable qui tremble, plus rien ne vit là. Il est temps de repartir. Il ne leur faut que quelques minutes pour fermer la grille sur leur fuite. Ils retrouvent la voiture, s’y assoient sans un mot. Victor met le moteur et bifurque lentement vers la droite, roulant lentement sur une dalle mangée par la dune. Au bout de deux ou trois kilomètres, une piste s’esquisse.

Le 4X4 avance avec prudence. Au sol, la large trace à peine visible file sous les mauvaises herbes et la terre. Lou observe le profil qui ne lâche pas le semblant de route. Comment peut-il réussir à se diriger ? Il tourne la tête vers elle et sourit. « Ils ne nous retrouverons pas. Pas tout de suite. Pas ici. La route qu’ils ont empruntée va les éloigner. Nous allons profiter de ce monde si bien organisé qu’il ne peut envisager qu’il existe une issue dissimulée derrière une des leurs centaines de grilles. Pour survivre, et vivre un peu, mieux vaut pratiquer le hors-piste. » 

Le paysage autour d’eux est monotone ; Lou somnole jusqu’à ce qu’elle sent qu’ils roulent moins vite. Elle tourne la tête. Le conducteur a toujours les yeux fixés sur le sol poudreux. « Il faudra que l’on s’arrête un peu plus loin. Tu as faim ? » Oui elle a faim. Depuis combien de temps ont-ils quitté B. ; elle l’ignore.  Elle ne porte jamais d’heure sur elle ; le temps, elle le malmène. Elle le tient loin d’elle. Au lycée, les croix notées sur son dossier électronique que la scolarité envoyait systématiquement à madame Rosa avait des allures de cimetière. Un jour, une convocation est arrivée. Mme Rosa s’est habillée pendant des heures, elles sont sorties toutes deux, aussi étrangères à la fille l’une que l’autre : l’une toujours cloîtrées chez elle, l’autre toujours refermée en elle. « Votre fille s’est présentée en retard tous les matins et au retour de la cantine. » Madame Rosa regardait ses ongles vernis et il était clair que seule l’absence de maquillage de la responsable de la section semblait la perturber. Lou en fut quitte pour des heures de colle régulières que sa logeuse compensait par un billet laissé sur la commode, ou un foulard, très classe, qu’elle avait dû porter autrefois. Lou avait même trouvé, après avoir été privée d’une excursion et consignée, seule, dans une salle surchauffée, une chaîne avec un pendentif que Mme Rosa lui confia plus tard être un camée sur onyx. Lou ne sut jamais vraiment d’où il venait. A chaque fois, la vieille dame racontait une anecdote nouvelle. Le cadeau d’une tante ou d ‘un amant. Abandonné sur un banc. Dérobé dans une villa retirée…

La voix de Victor la ramène brusquement au présent « Regarde sur la banquette arrière. Il doit y avoir une petite glacière. Tu me passeras un sandwich et une bouteille d'eau.  Toi sers-toi ce qui te chante. » Plus loin une route tavelée, abrupte, qui grimpe dangereusement. Sur le haut du talus coiffé de plantes hautes et d’épis jaunis, Lou aperçoit au loin quelque chose qui tient plus du mirage que de la réalité : un alignement éventré de toits et de murs. « Nous avons rendez-vous ; un contact va vérifier notre voiture. On ne sait jamais. Parfois les services du renseignement collent des microémetteurs. Ouais comme dans les films. Je t’ai dit qu’il nous faudra quand même passer en ville pour récupérer tes papiers ou à défaut des papiers. Je ne sais pas encore quand. Pour l’instant, on va faire une pause, d’abord ici puis… ». Lou ne dit rien. Elle sort pour se dégourdir les jambes et regarde l’étendue brûlée par le soleil, quelques oiseaux, pas l’ombre d’une âme humaine qui s’étend autour de ce qui fut une ville animée et peuplée. Victor est resté dans la voiture. Elle aperçoit sa haute carcasse penché, tripotant une radio qu’il lui a dit être une Cibi.

Lou cligne des yeux. Ce n'est pas un fantôme qui vient de passer mais c'est tout comme. Un souvenir s’est planté dans sa mémoire. Elle se trouve dans une pièce aux murs lambrissés. C'est un bar, minuscule. Elle est juchée sur un tabouret en bois, devant elle, sur la droite, un escalier. Seuls quelques spots donnent un peu de lumière. Elle lève les yeux vers une fenêtre rectangulaire accolée au plafond. Dehors, derrière l’unique carreau, un semblant de jardin, quelques fleurs écrasées, un peu de nuit et un point de lumière grise qu'elle devine provenir d'un lampadaire. Elle ne perçoit pas les gens qui sont avec elles. Elle ne peut qu’entendre, des rires, des bouts de conversations, un fond de musique. Un couple danse et le verre dans sa main est rempli à ras-bord de glace pilée et d'un cocktail aux couleurs acidulées.

Quelqu'un est entré. Les voix vont crescendo, on croirait une dispute. Lou écoute les différents timbres, une voix de baryton, des soprane. Un cri aux accents de piccolo. Des mots et des phrases. Ce n'est pas du français, ou en tout cas uniquement par saccades, tout le reste des conversations vient d’une autre langue, saturée de sonorités, familière sans qu’elle sache la comprendre.  Soudain, un mouvement près de l'escalier. Et il n'y a plus qu'une seule chose qui semble compter, ses paroles, le geste qui les salue tous, lui. Il est grand. Les traits demeurent flous. Lou se précipite vers lui, fait comme si elle allait envoyer son verre à la figure, à lui et peut-être à toutes à toutes ses ombres. Lou ouvre les yeux et se retourne. Le ciel brûle sa peau maintenant. Victor a réussi ; il discute avec quelqu'un. Il semble plus calme.

Lou respire lentement pour calmer ce cœur qui bat beaucoup trop vite. Autour d’elle, des gravats, des ruines et une poussière que l’été balaie. Elle revient sur ses pas. Victor lui fait de grands signes. De loin, il est presque beau. « Voilà. C’est bon. Le rendez-vous est confirmé. » La radio est branchée et crache des raclements étranges et déformés. Victor remet le micro sur son support. « C’est un rien obsolète mais efficace. » « Un peu comme vous ? » Ils rient, pour la première fois depuis très longtemps mais cela aucun d’entre eux ne s’en souvient. Ils reprennent la route ; le 4 x 4 entre dans la ville fantôme.

 

Le Pain perdu – Saint-Malo - casita de bolsillo 2018-2019-2020 

Posté par caro_carito à 18:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

duo de mai

Une phrase tiré d'un interview du regretté Jacques Higelin sera le point de départ de ce duo entre les blogs de Presquevoix... et des Heures de coton :

« Quand tout le monde dort, tu as l'impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres. » 

Rendez-vous pour découvrir cette autre version de l'interprétation des rêves.

- texte de Caro ce mardi 19 mai en suivant ce lien http://presquevoix.canalblog.com/

- celui de Gballand, même adresse, jeudi 21 mai : http://presquevoix.canalblog.com/

et toujours dès 7 h

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Pour le plaisir, puisuqe je crois bien qu'il est fermé....

Posté par caro_carito à 07:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

web atelier du 7 mai 2020

poisson confiné

L’univers de Roseline Goerlinger - Poisson confiné

En cale sèche

Quand il ouvrira le placard de la cuisine, il trouvera un paquet de riz et ma dernière œuvre. Je l’ai baptisé Poisson confiné. J’en ai profité pour piquer toutes nos réserves – il ne restait pas grand-chose - mais cela me permettra de tenir jusqu’à ce que j’embarque dans cinq jours.

Mon sac à dos sur l’épaule, je quitte en silence notre appartement. Il est 22 h, dehors je ne trouverai qu’une ville vidée par le couvre-feu du énième reconfinement. J’y ai vu la goutte d’eau qui était en train de faire déborder le vase, la peur de trop. En réalité, dans un bel élan commun, tous ont une nouvelle fois courbé l’échine. Combien de temps cette folie qui détruit notre monde plus sûrement qu’un invisible virus va encore durer ?

J’ai bien compté : en mettant bout à bout toutes ces période de re- et dé-confinement, on obtient quatre mois d’une normalité peureuse contre presque 365 jours normatifs et étriqués. Entre ça et ton odeur qui se collait à moi nuit et jour, je n’en pouvais plus. J’ai décidé de mettre les bouts. J’ai dégoté tant bien que mal une piaule dans un cargo en partance pour Valparaiso. Il partira du Havre jeudi à 7 h et n’accepte que les étrangers en partance. Ça tombe bien, mon passeport chilien est en règle. Quitte à filer, autant que cela en vaille la peine, respirer est toujours une question d’horizon. J’avais compris qu’il fallait partir maintenant si je ne voulais pas crever à petits feux du rétrécissement de nos existences. Un chauffeur me prendra en charge – tout à fait illégalement - jusqu’au Havre. Là-bas je planterai mon bivouac dans un camping qui a fait faillite en attendant de fuir le sol natal.

Pendant les dernières semaines de réclusion légale, je me sentais comme un poisson dans une nasse. Il me suffisait de bouger un peu pour me rappeler que la terre était ronde. L’espace à parcourir, pour les jours qui me restaient à vivre, était pétri d’une matière infinie. Pourtant des lois s’abattaient sur nous en vagues régulières détruisant notre périmètre vital. Je ne pouvais plus rester. Je suffoquais.

J’ai donc sculpté un os de seiche que j’avais ramassé sur une plage de Camargue et je l’ai glissé dans une boite de conserve vide. J’y ai mis le peu de sentiments que je ressentais encore pour toi. Dans notre relation, j’étais arrivée à ce point d’équilibre si bref, où l’affection est sur le point de basculer dans l’amertume et le ressentiment. Je ne voulais pas cela ; je ne te détestais pas encore. Je ne pouvais t’oublier sans un geste.

Je marche collée aux murs des immeubles. Pas un lampadaire, pas une fenêtre n’éclairent la ruelle, un mince rayon de lune me sert de boussole. Même les chats ont déserté la nuit. Les flics aussi. Il fait étrangement froid pour un été. J’aperçois mon contact qui grille une clope, le dos adossé à son trois tonnes cinq. Le gars est ponctuel, c’est déjà ça. Je regarde une dernière fois la limite d’une banlieue où j’ai vécu pendant quinze ans. Je laisserai la longue traversée de l’Atlantique amadouer le douloureux pincement au cœur que je ressens depuis hier.

J’avais vraiment cru que, ensemble, nous serions capables de vivre tellement fort. Mais les événements ont si facilement essoré ta folie. Terrifiée, j’ai assisté à ce liberticide mesuré qui affadissait ton âme. Lentement, l’homme que j’aimais mourait. Ton esprit n’était même pas en exil, il s’effaçait. Suivant une logique implacable, notre amour est restée en cale sèche. J’ai su que je devais prendre le large.

Ne m’en veux pas. Sans la démesure, il n’est rien qui ne vaut d’être vécu. Tu le comprendras un jour j’espère. Il n’est jamais trop tard.

Posté par caro_carito à 09:51 - - Commentaires [12] - Permalien [#]